You Are The Cloud

J’ai eu la chance d’assister à une éclairante présentation de Philip Evans, Directeur Associé Senior, The Boston Consulting Group à l’Usi 2009 intitulée Stratégie 2.0.

Cette session m’a inspiré cet article, dans lequel je vous propose une brève introduction à ce qu’est un contrat horizontal et comment il peut bouleverser son marché. Dans une seconde partie je tente d’évaluer comment les offres de Cloud peuvent être considérées comme un tel contrat. Enfin je terminerai en vous narrant un scénario fictif décrivant un tel bouleversement, qui appelle deux questions.

Le contrat horizontal et l’histoire de l’IBM 360.

Le contrat horizontal désigne une norme (technique) qui facilite la coopération des acteurs de chaque coté de la norme. Phillip Evans estime que ces contrats, lorsqu’ils sont transverses à un secteur d’activité, favorisent la réorganisation des acteurs du secteur par couche (l’auteur parle de « Stack », à 1 minute 17). Prenons le cas des téléphones portables, la création d’une norme de chargeur pour mobile devrait permettre au marché de se réorganiser : les acteurs « fabriquant de chargeurs » vont pouvoir s’appuyer sur cette norme pour investir le marché.

Ce phénomène de réorganisation d’un secteur d’activité autour d’un contrat horizontal a pavé l’histoire de l’informatique, nous avons tous vécu au moins une révolution de cet ordre. L’exemple de la mise au point de l’architecture du système 360/370 chez IBM, présenté dans cette session est fondateur. C’est effectivement la mise au point de contrats d’interfaces (deux dans le document, un étant le jeu d’instruction machine, l’autre étant la standardisation des canaux vers les périphériques électriques) qui aura permis à IBM d’assurer la compatibilité et la modularité de leur production logicielle et machine. C’est également la mise au point de ces contrats, ainsi que leur exploitation effective, qui a transformé définitivement le marché des technologies de l’information.

(Notez pour la petite histoire que c’est au cours du projet Poughkeepsie préparant l’arrivée du 360 que le mot architecture aurait été utilisé pour la première fois en informatique).

C’est ainsi par exemple que la normalisation du jeu d’instruction X86 pour processeurs a permis a de nombreux constructeurs (Intel, Cyrix, AMD, VIA,…) de mener la compétition sur le marché désormais spécifique du processeur.

Mais bien d’autres exemples viennent rapidement à l’esprit avec les couches OSI et internet, JAVA puis les serveurs d’application, ou encore DirectX. A chaque fois une API, un contrat, qui galvanise le marché et lui offre l’opportunité de changer profondément d’une organisation verticale, avec quelques acteurs parallèles susceptibles d’adresser tout ou partie de la pile à une organisation horizontale, clairement segmentée avec les acteurs adressant un ou plusieurs étages de la pile. Cet effet d’empilement du marché favorise la concurrence par étage en permettant aux acteurs de se concentrer et d’échanger sur une base commune, en ayant la garantie que le sol ne va pas se dérober.
La compétition s’organise donc par étage, et plus par silo. Philip Evans ajoute à ce sujet à la fin de sa présentation que les règles de sélection économique sont bien différentes selon qu’on est en bas ou en haut de la pile.

Le contrat horizontal, aujourd’hui le Cloud

Cette idée de réorganisation du marché par le contrat horizontal est éclairante dans le domaine du Cloud. En effet les offres de Cloud des trois grands acteurs (Amazon, Microsoft et Google) proposent chacune un contrat qui permet de découper le marché horizontalement entre des fournisseurs de plateformes et le reste du monde.

En réalité le contrat n’est pas encore uniforme, chaque acteur proposant ses spécificités, mais on observe cependant une grande uniformité dans les services et le niveau des contrats proposés (l’uniformité va jusqu’au prix de ces services).

Pour illustrer ce propos, voici une déclinaison du modèle prototypique d’une pile selon Philip Evans,

protoptypique stack

protoptypique stack

appliqué aux trois offres :

Fournisseur Implémentation de la pile Cloud
google app engine cloud stack
Azure cloud Stack
Amazon WS Cloud Stack

On observe que les deux contrats AppEngine et Azure sont sensiblement équivalents, et pourraient se traduire par : « Développez une application selon notre contrat, on vous garantit en retour qu’elle pourra être hébergée sur notre infrastructure que nous vous louerons à l’usage ».
Le contrat d’Amazon se situe un peu plus bas dans la pile, qui se traduit en remplaçant « Développez une application » par « Déployez votre Virtual Machine ».

Pour résumer, le contrat horizontal permet une transformation du marché, et les premières offres de Cloud définissent un contrat horizontal pour le développement et le déploiement d’applications. On peut donc s’attendre à ce que le marché de l’application ( construction, et exploitation ) se réorganise profondément. C’est un vaste sujet, qui fera l’objet d’un prochain article.

Le contrat horizontal et demain, YouAreTheCloud?

Fort de cette observation, et toujours au cours de cet USI 2009, j’ai été abreuvé de statistiques sur le marché de l’IT :

Les précédentes observations, ainsi que ces chiffres m’ont inspiré l’expérience d’esprit suivante (accrochez vous).

Une nouvelle compagnie  (qu’on appellera YouAreTheCloud.com) loue aux particuliers leur machine et leur bande passante afin de proposer un service équivalent à celui d’AppEngine ou d’Azure.

Pour le particulier :YouAreTheCloud.com vous demande de vous inscrire, d’installer un logiciel, et de laisser votre machine allumée et connectée. En échange, ce service vous paye, au pro rata de la bande passante, du CPU et de l’espace disque que le logiciel utilise. L’équivalent d’un SETI@home mais rémunéré. Est-ce que vous signez? (moi oui, sachant que je paye quoi qu’il arrive ma bande passante, et que je laisse parfois tourner ma machine à la maison, et si j’ai le choix de la bande passante, du cpu et du disque que je mets à disposition)

Pour le développeur :YouAreTheCloud.com vous propose d’utiliser l’infrastructure louée aux particuliers pour déployer à un prix défiant toute concurrence vos applications. Est-ce que vous signez? (moi oui pour toutes mes applications dont les données ne sont pas confidentielles)

Est-ce possible (techniquement)? vaste sujet, mais la plupart des briques nécessaires existent déjà en open source. On trouve déjà des outils permettant de faire un systeme de fichier distribué, l’équivalent de la BigTable, et des implémentations de MapReduce. Les serveurs d’application sont légion, les load balanceurs également. En fait même le SDK AppEngine est open source… Reste à packager l’ensemble et à héberger les serveurs master, restent aussi tous les problèmes liés à la gestion du fail over sur ce type d’infrastructure. Rien d’impossible.

YouAreTheCloud Cloud stack

Le résultat de cette expérience d’esprit, c’est que YouAreTheCloud.com est capable de proposer un service équivalent à ceux d’Azure ou GoogleAppEngine en s’appuyant sur une infrastructure louée aux particuliers.

Imaginons que cette offre ait un petit succès en convainquant 5 possesseurs de haut débit sur mille. Cela représente 1,35 millions de PCs au bas mot.

Comme les bonnes histoires présentent des situations grises, les clients développeurs ne sont pas au rendez vous, la plupart étant un peu frileux concernant la viabilité ou la sécurité d’un tel système, il essayent mais ne payent pas.

Pendant ce temps chez  YouAreTheCloud.com :

Les petits gars de  YouAreTheCloud.com sont maintenant à la tête d’une infrastructure équivalente à celle de Google. Ils se demandent comment ils pourraient exploiter cette gigantesque infrastructure, ajoutée à l’étage de service, et à celui de plateforme, gracieusement mis à disposition. Qu’en faire?

C’est là que Joe lance un jour à la machine à café : « et si on montait un système équivalent à Google avec un moteur de recherche et des liens sponsorisés, où on reverserait une partie des bénéfices aux particuliers? »
« Ouais! », réponds Bill, « scannons le web, indexons l’ensemble, on a l’infra pour, ouvrons une place de marché du lien sponsorisé, et reversons une partie des bénéfices aux particuliers à qui on loue nos machines. »
John, qui fait figure de chef, n’en perd pas une miette, et lance le projet, comme sa dernière bonne idée pour sauver la boutique.
Ce revirement fait un buzz incroyable dans la communauté, si bien que ce nouveau moteur de recherche commence à représenter une part des requêtes conséquente. Les marques s’engouffrent voyant là une belle opportunité de surfer sur le buzz et de se refaire une image en publiant sur un média tendance, et disons le, assez funky. Le système est lancé.

Demande d’aide

Et la morale de cette histoire me direz-vous?
Cette histoire m’inspire deux questions, pour lesquelles j’ai besoin d’aide, vos réponses m’intéressent pour élargir ma réflexion sur ces sujets.

Deux questions donc :

Le changement résultant de cette histoire à grande échelle sur lequel je reste dubitatif est le bilan écologique. Si il est probable que le bilan soit négatif en terme de consommation électrique dans la période de transition (à la consommation actuelle de Google s’ajoute celle des PC désormais utilisés par YouAreTheCloud.com), je m’interroge sur le bilan après cette période.

La seconde question concerne la gouvernance de YouAreTheCloud.com.
D’un point de vue financier, les acteurs du Cloud doivent fairent des investissements massifs en infrastructure, à l’achat (les machines et les locaux) et en fonctionnement (l’électricité et les réseaux) .
Dans le cas de YouAreTheCloud.com, ces investissements sont directement assumés par les particuliers qui louent leur propre infrastructure. C’est donc une sorte d’actionnariat en nature, qui donne droit à des dividendes en fonction de la performance de l’entreprise. Très classique finalement.

C’est à vous!

MAG
PS: YouAreTheCloud.com est une société fictive.

PPS: Pendant la rédaction de cet article, un acteur Majeur, VMWare a fait l’acquisition de SpringSource.


VMWare SpringSource Cloud Stack

7 commentaires sur “You Are The Cloud”

  • Benoîtement je dirais que tu ne fais qu'utiliser des ordis qui ne l'étaient pas. Maintenant, ça a un coût, of course. Rajoute à ça le fait que le programme hébergé n'est p-e pas super optimisé pr l'archi du particulier, qu'il y a des coûts de transport de l'info, que le particulier va avoir tendance à laisser son ordi allumé plus que normalement histoire de toucher plus d'argent, et je me demande si le bilan est tant que ça en faveur de YATC. Ou p-e faut-il créer un indicateur perf de la recherche / coût en temps et/ou en énergie ? Bel article, anyway :)
  • Mise en perspective très intéressante!
  • Excellent article ! Sur le bilan écologique, je crois qu'il serait négatif car Google peut tailler ses datacenters en fonction de la demande alors que là, on aura de la surcapacité si le système a du succès. Pour que cette surcapacité ne se transforme pas en gaspillage, il faudra imaginer des mécanismes. Deux idées pour ce faire : - Pour les financiers : adapter la rémunération des loueurs au niveau de demande (l'équivalent d'une cotation boursière : le cours du PC loué) => cela régule la capacité à la demande - Pour les ingénieurs : imaginer avec les constructeurs de matériel des mécanismes pour démarrer ou éteindre les PC selon la demande (un peu comme on démarre les centrales gaz quand il y a pic de demande d'électricité)
  • L'actionnaire/acteur d'un tel système aura pour sûr plus de droits qu'un actionnaire de Google ou Amazon. Étant partie prenante de l'infrastructure, rien ne l'empêche de faire tourner des versions "communautaires" de la pile, favorisant tel ou tel usage. Par exemple chez moi les calculs militaires ne sont pas les bienvenus ou encore les pubs non écolos ne sont pas permises. La foule se créera toujours ses propres outils pour prendre les commandes. Les addon de Firefox n'en sont que les premiers signaux.
  • Article intéressant, mais j'ai l'impression qu'un point majeur est oublié : la bande passante. La plupart des infrastructure de cloud computing fonctionnent car la connectivité au sein du cloud est celle d'un réseau local. Essayer de faire fonctionner Hadoop par exemple sur un cluster de machines connectées en ADSL me paraît bien compliqué. Les systèmes du type Seti@Home fonctionnent lorsque les calculs sont totalement indépendants sur les différentes machines, et surtout lorsque le ratio entre le volume de données à transférer est très faible par rapport au volume de calcul à réaliser.
  • Terrible !!! Je vois déjà la une du Wall Street Journal « Google is dead, push it up magou ! » … Heu… j’ai quand même une petite question au passage… Comment tu fais pour amorcer la pompe ? Bill dit: « On scanne le web… » Ok parfait Bill ! Mais comment convaincre 800 000 actionnaires (minimum) que pendant 1 an (ou plus...) leurs PC vont turbiner jours et nuits … pour gratos ? Ca veut dire quoi scanner le web ? Quelle puissance informatique faut-il pour cela ? Il n’est pas un peu simplet ton Bill ? Merci pour l’article, j’ai pris bcp de plaisir à le lire. Push it up magou ;-)
  • Les réseaux sociaux, le chaînon manquant de "You are the cloud" ? L'idée principale de l'article recoupe des idées émergentes lors de la conf. IEEE Cloud 2010, autour du "Social Cloud" : "they proposed the creation of a 'social cloud,' which would facilitate the sharing of information, hardware, and services by using the computing resources of a person’s online network 'friends.'" Marc-Antoine, tu avais seulement 1 an d'avance ;-) cf. http://spectrum.ieee.org/computing/networks/how-facebook-could-make-cloud-computing-better
    1. Laisser un commentaire

      Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


      Ce formulaire est protégé par Google Recaptcha