Veille – Lire plus efficacement

Dans de nombreuses activités, et à plus forte raison dans les métiers liés au numérique, il est essentiel de pratiquer une veille régulière, qu’elle soit technique, opérationnelle ou stratégique, afin d’anticiper les évolutions et les innovations à venir. 

Aujourd’hui, l’image et le son sont les moyens privilégiés du reportage, de l’événement spectaculaire et de la fiction. Le film occupe maintenant la place qu’occupait le roman au XIXème siècle, pourtant nous n’avons jamais autant édité d’ouvrages documentaires. 

L’écrit demeure l’un des médiums privilégiés dans la transmission de l’information technique, professionnelle et scientifique. C’est aussi le plus rapide. Dans ce contexte, s’exercer à lire plus efficacement est une stratégie tout à fait pertinente pour optimiser le temps consacré à sa veille.

Vous ne trouverez pas dans cet article les 10 conseils infaillibles pour améliorer votre capacité de lecture mais vous serez suffisamment éclairé sur le processus de l’acte de lecture pour être en mesure d’élaborer vos propre stratégies de perfectionnement.

Lire : Que signifie l’action de lire ?

Contrairement aux systèmes idéographiques (par exemple le Chinois), le Français s’écrit de manière alphabétique. On peut prononcer des groupes de lettres indépendamment des idées qu’ils expriment. Mais cette capacité à prononcer des groupes de lettres ne signifie pas “lire”.

On ne lit pas le latin si on sait seulement en faire une prononciation approximative. Dans ce cas on ne fait qu’émettre des sons à l’aide de sa bouche.

On sait lire le latin si on est en capacité d’extraire un sens à partir de la visualisation d’un texte en latin. On sait d’autant mieux lire le latin si ce sens correspond à l’intention de l’auteur.

Lire c’est donner un sens à l’écrit. La découverte du sens précède la prononciation éventuelle. Dans certains cas la prononciation d’un mot dépends directement du sens de la phrase.

Par exemple dans “les poules du couvent couvent”.

Distinguer l’écrit de l’oral : L’écrit s’adresse directement à l’oeil.

Sept français sur dix doivent passer par la prononciation intérieure de ce qui est écrit. On appelle cette pratique la subvocalisation.

Lorsqu’on lit il n’est pas nécessaire d’entendre mentalement ce que nos yeux voient. De la même manière que l’on traite le son directement par les oreilles sans devoir visualiser mentalement ce qu’on entend, un lecteur entraîné traite directement l’écrit par les yeux sans qu’il soit nécessaire de le subvocaliser.

Si on déchiffre le texte suivant, on effectue une lecture phonétique.

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Distinguons grossièrement les étapes mentales nécessaires afin de “lire” ce texte.

  • Prononciation du texte mentalement (subvocalisation) ou oralement.
  • Déduction du sens à partir du “son”.

Avant de “faire sens” nous sommes obligés de “faire son”. Ce n’est pas le projet véritable de la lecture.

La lecture phonétique permet de déchiffrer environ 10 000 mots à l’heure au prix d’une fatigue mentale extrême. C’est à peu près la vitesse de la parole. Un lecteur entraîné peut atteindre 40 000 mots à l’heure pendant plusieurs heures.

Il faut considérer l’écrit comme un langage à part entière, distinct de l’oral. On pourrait imaginer apprendre à lire une langue sans savoir la parler, si une personne nous traduisait à l’écrit chaque mot, sans les prononcer, au fur et à mesure de notre avancée dans le texte.

Lire c’est traduire de l’écrit en sens, fabriquer du sens à partir de l’écrit. L’écrit est un langage pour l’oeil.

Le processus de lecture : Que fait-on vraiment quand on lit ?

Sauts et fixations

Les yeux parcourent un texte par sauts et fixations. C’est pendant les fixations que le lecteur isole une partie de la chaîne écrite qu’on appelle un empan. Les empans sont plus ou moins larges selon le savoir-lire du lecteur, sa familiarité avec le sujet, la difficulté du texte.

Identification

Au cours d’une fixation, l’identification se fait à partir des signes et des aspects de la langue écrite pertinents pour l’oeil. Il ne s’agit pas seulement des mots mais aussi de comment ceux-ci s’agencent et interagissent, les formes irrégulières, les lettres inutiles ou superflues, les variations dans les terminaisons, les marques du pluriel, la ponctuation… Tout cela permet au lecteur de concevoir une première idée du sens de l’empan identifié.

Une langue qui s’écrirait uniquement de manière phonétique serait très compliquée à lire. 

Par exemple :

Je peins des pains sur des pins.

Dans les exemples suivants on perçoit comment les signes influencent subtilement le sens d’un texte. On est alors plus précis qu’à l’oral où le risque d’erreur d’interprétation est plus important.

C’est vraiment très drôle !

C’est vraiment très drôle…

Anticipation

Le lecteur émet en permanence des hypothèses sur la suite du texte en fonction de ce qu’il a déjà lu et du contexte. En identifiant un nouvel empan le lecteur confirme ou infirme ses hypothèses précédentes en même temps qu’il en émet de nouvelles sur la suite.

Compréhension

Le sens général du texte est ainsi construit “in lectio” en fonction du sens des empans précédents et des hypothèses émises sur les empans à venir.

Une activité secrète : Je me considère comme un bon lecteur, mais j’ai l’impression de subvocaliser.

Certain mots clés sont subvocalisés, mais jamais l’ensemble du texte.

Pourquoi c’est compliqué de s’en rendre compte ? 

  • Parce que la lecture est une activité secrète, solitaire est difficilement observable par autrui.
  • Parce que les lecteurs qui ont commencé par déchiffrer, puis ont cessé de le faire avec la pratique de manière inconsciente, continuent à penser qu’ils ne font que déchiffrer mais plus rapidement.
  • Parce qu’il en est de la lecture comme de notre propre pensée, à vouloir l’observer on doit la rendre consciente et ainsi on la dénature. Comme quelqu’un qui voudrait observer précisément la manière dont il pense finirait par penser d’une manière peu naturelle.

Un lecteur moyen lit deux à trois fois plus vite qu’il ne parle ce qui exclut la possibilité d’une prononciation intérieure.

La lecture à haute voix n’existe pas, il s’agit d’une reformulation à l’oral de ce qui a déjà 

été lu. Si on éteint brusquement la lumière de la pièce lors d’une lecture à voix haute, le lecteur pourra terminer sa phrase par anticipation.

Lire plus efficacement

Déterminons rapidement les critères d’une lecture efficace :

  • La vitesse, soit la rapidité avec laquelle nous allons parcourir un écrit.
  • La compréhension, soit l’exactitude des informations que nous retiendrons de cet écrit.

Il va de soi qu’être en capacité de lire rapidement sans que les informations retenues soient conformes avec le texte n’aurait pas de sens.

Lecteurs et déchiffreurs

Vitesse, compréhension, élargissement des empans. Validation et émission rapide de nouvelles hypothèses, l’habitude qu’on donne à l’oeil de se fixer sans retour, rendent le lecteur plus véloce.

Distinguons les habitudes du lecteur et celles du déchiffreur. Ce sont des archétypes et chacun peut être à la fois lecteur ou déchiffreur selon le contexte.

Le déchiffreur

  • suit “en continu” la suite des signes.
  • commence un texte par la première lettre du mot.
  • s’arrête lorsqu’il rencontre un mot dont il ignore le sens.
  • tente de repérer la trace écrite des unités sonores au lieu des signes visibles des unités de sens.

Le déchiffrement empêche souvent l’anticipation et la parasite dans tous les cas.

Le lecteur

  • commence un texte par le premier empan.
  • Identifie des empans de plus en plus grand.
  • Fixe et identifie sans retour.
  • détermine le sens des mots inconnus à partir du sens de la phrase, ou sens général du texte.
  • élabore du sens à partir des signes visuels de l’écrit.
  • Confirme et infirme rapidement ses hypothèses sur le sens du texte.

Le sens d’une phrase n’est pas la somme du sens isolé de chaque mot qui la composent. C’est le sens de l’ensemble des mots dans un contexte donné. De la même manière que le sens d’un texte est le sens de l’ensemble des phrases qui le composent. Dans cette perspective, le mot et en particulier le mot inconnu, perd de son importance. Plus un lecteur comprendra un texte rapidement, moins il se souviendra des mots de ce texte.  

Plus vous abandonnerez les comportements du déchiffreur en faveur de ceux du lecteur et plus vous serez un lecteur efficace.

L’importance du contexte

Un enfant de 12 ans, doué et bon lecteur, ne sait pas “lire” un article compliqué de géopolitique, au mieux sait-il le “dire” à son grand père. Tout comme le profane ne saurait lire une oeuvre pointue de philosophie.

Lire suppose un savoir préalable. Le lecteur n’est jamais totalement ignorant de ce qu’il va lire. Une information ne peut être comprise que si le lecteur a déjà connaissance de la plupart des éléments qui la compose. 

Lire est toujours le résultat d’une volonté et le lecteur a toujours un projet. Lire avec efficacité implique d’avoir une connaissance suffisante du sujet de sa lecture et de l’univers lexical inhérent.

Un premier texte sur un sujet inconnu semblera compliqué même à un lecteur aguerri.

Conclusion

Pas de grande révélation, il en va pour la lecture comme pour toute activité ; si vous souhaitez vous améliorer, il faut pratiquer avec régularité. Lire un peu tous les soirs est plus efficace que de s’attaquer à un pavé une fois tous les 6 mois et abandonner au même rythme.

Si vous trottinez régulièrement 1 heure vous améliorerez rapidement votre cardio, mais si vous vous lancez une fois par an dans un marathon, sans autre forme d’entraînement au préalable, vous risquez de rencontrer des difficultés, voir un arrêt cardiaque.

Sans aller jusqu’à dire que vous risquez une forme de mort cérébrale en vous attaquant à un pavé sans préparation, quoique selon l’auteur, vous risquez surtout d’avorter toute motivation.

N’oubliez pas que ces conseils s’appliquent principalement à des textes documentaires et explicatifs dont la finalité est de transmettre de l’information. Les oeuvres littéraires, les romans, sont à considérer à part. Il s’agit d’art et, bien qu’iI soit possible de visiter la Chapelle Sixtine en cinq minutes et d’écouter la cinquième symphonie de Beethoven en 3 minutes, vous conviendrez que ça n’aurait qu’un sens relatif.

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