Notre journée au FLUPA UX Days 2026 : le métier de designer a encore de l'avenir !
Nous étions aux Flupa UX Days 2026, la conférence à ne pas manquer pour les designers français ! Fondée en 2008, Flupa est l’association francophone de référence pour les professionnels de l’expérience utilisateur.
Cette année, le fil conducteur de l'édition parisienne était : « Concevoir, c'est choisir en conscience ». Une question à la hauteur des enjeux que rencontre notre profession actuellement, bousculée par l’irruption de l’IA générative, qui semble tout résoudre, tout faire, jusqu’à remplacer l’humain ? Cette édition nous a montré que le futur du design ne réside pas dans l'outil, mais dans la capacité de l’humain à résoudre des problèmes et à garder la maîtrise de sa chaîne de production. Nous avons encore de l’avenir !
Voici les enseignements que nous avons retiré de cette journée.
L’IA n’est pas une solution ni un outil miracle
Elle ne fait qu’amplifier ce que nous avons déjà construit, pour le meilleur comme pour le pire.
- L'IA comme infrastructure, pas comme pansement (Anna Cook - experte Accessibilité ) : Le mythe de l'IA réparatrice est dangereux. Anna s’oppose à cette vision et critique le “correctif magique” proposé par Jakob Nielsen où une IA individualisée créerait une expérience unique pour chacun de nous. Ceci n’est ni réaliste, ni productif. Ce qui est réel et mesuré aujourd’hui c’est que si la structure initiale est défaillante, l'IA l'amplifie : plus de 90% des sites web ne répondent pas aux normes d’accessibilité numérique, et l’IA se base sur ces sites pour construire de nouveaux produits. L'accessibilité doit donc rester structurelle (navigation clavier, hiérarchie des titres, labels, ordre du focus) ; elle précède l'IA et ne doit pas dépendre de sa personnalisation.
Anna nous invite à réfléchir sur ce que représente l’utilisation de l’IA : un coût, des limitations, des risques liés à la sécurité, aux biais et à la sûreté et l’amplification des faiblesses des systèmes existants.
Tous les produits n’ont pas besoin d’IA, mais tous les produits ont besoin de systèmes accessibles et bien conçus.
Anna Cook aux UX Days 2026 (DR)
- Reprendre le pouvoir sur le code (Antoine Pezé - CPO) : En s’appuyant sur ses expériences en tant que designer et product manager, Antoine Pezé utilise l’agent conversationnel pour désigner et même développer des applications mobiles, sans expérience significative en code au préalable !
L’agent devient aussi un coach stratégique qui l’accompagne dans les choix de ses décisions Produit. Il va ainsi au-delà du designer augmenté car il est capable de mettre des applications mobiles sur les stores mobiles en totale autonomie.
- Au-delà de la traduction technique (Matthieu Froidure - Urbilog) : Rendre les interfaces accessibles c’est bien plus qu’une obligation légale, c’est permettre au plus grand nombre d’utilisatrices et utilisateurs d’accéder aux services numériques et donc leur rendre de l’indépendance dans les contextes numériques actuels.
Malgré tous les efforts faits pour rendre les interfaces accessibles, les interfaces complexes (par exemple un grand tableau de données restitué par un lecteur d’écran) restent difficiles à comprendre et demandent un grand degré de concentration et mémoire, donc une grande charge cognitive : “Il ne ne suffit pas de traduire techniquement une solution pour la rendre accessible, il faut que cela soit interprétable”. Dans ces cas d’usage, les agents conversationnels rendraient un grand service à un public non-voyant, s’ils sont fiables Le risque des hallucinations ou imprécisions potentielles existe et ses conséquences peuvent être graves ; imaginez-vous une IA qui guide une personne non-voyante de manière aléatoire ?
- L'anthropomorphisme des agents conversationnels (Morane Touati - experte Content Design) : Nous passons petit à petit du design de parcours au design de relations et de personnalités numériques. L'anthropomorphisme des interfaces (par exemple "je pense" vs "je calcule") est un choix délibéré de conception.
Les agents conversationnels sont les seules machines avec qui nous nous servons du langage pour inter-opérer, ce qui en fait un outil pas comme les autres (qui utilise des mots pour s'adresser à sa machine à laver ?). On commence aussi à voir apparaître du contenu incarné : on peut par exemple déjà créer un avatar en pixel pour son assistant IA, très “humanoïde” !
- Le piège de la délégation cognitive (Bastien Hughes - Bouygues Telecom) : Bastien Hughes nous alerte sur les dangers potentiels de l’utilisation de l’IA : pertes de nos capacités cognitives, d’autonomie, d’identité, de satisfaction et de sens. Cela ne veut pas dire de ne pas l’utiliser, mais de décider où et comment. Dans son équipe, cette décision est bien cernée : les IA sont utilisées comme coachs pour gagner en expertise et là où elles permettent de gagner en efficacité (retranscription et analyse des interviews…).
Par exemple, l’équipe a mis en place est une démarche qui leur permet de tester et d’avoir des preuves très vite pour “vendre” leurs idées de projet en interne. Les personas sont générés avec l’IA, de même que le prototype dynamique. Avant de présenter l’idée avec des preuves, le prototype est testé réellement. Ceci leur permet de valider la faisabilité de leurs idées et d’avoir des retours pertinents.
L'éthique du design : entre addiction et conscience
Le design n'est jamais neutre. Il peut enfermer ou libérer le choix de l'utilisateur.
- Le design comme contrat social (Pablo Ruiz-Mùzquiz - Penpot) : Penpot propose un outil de design d’interfaces Open Source, pensé par des designers et destiné aux designers et à leur collaboration avec les développeurs. Il viendrait faire concurrence aux outils du marché, avec les avantages de la démarche Open Source :
- Souveraineté : possibilité de l’utiliser dans son propre environnement et de le télécharger.
- Accessible depuis n’importe où dans le monde, sans devoir payer une licence
- Confiance liée à la nature même de l’Open Source.
- Inclusif, parce que les contributrices et contributeurs sont distribués partout dans le monde
Mais attention aux inconvénients dans ce type de projet : la gouvernance est difficile, de mauvaises décisions d’architecture sont possibles, le risque de stagnation si les standards évoluent lentement, et la monétisation reste difficile.
Précédemment, de nombreux produits propriétaires à destination des designers se sont vus écartés du marché par Figma. Alors quel sera le futur de Penpot, en tant que concurrent Open Source ?
Pablo Ruiz-Mùzquiz de PenPot sur scène aux UX Days 2026 (DR)
- La guerre de l'attention (Fatima-Zahra Hamil & Pascal Malotti - Valtech) : La conception pour la dépendance comportementale (mécanismes de machine à sous, FOMO, sentiment d'urgence) est aujourd’hui une réalité documentée, qui a même désormais un coût - 6 millions de dollars dans la condamnation récente de META et Google aux USA.
Il faut urgemment passer d'un design de l'attention à un design de la confiance. Pour cela, Fatima-Zahra et Pascal nous proposent le framework P.A.C.T.E : Protocole d’Architecture pour la Confiance et la Transparence dans l’Expérience.
- Réintroduire la friction (Marine Lochet - BNP Paribas) : L’analyse de Marine est que la systématisation de la fluidité des interfaces s’est peu à peu muée en “anesthésie de la réflexion”. Elle critique la tendance actuelle au design "sans friction" car elle favorise la dépendance et l'usage automatique de notre cerveau (système 1) au détriment de la réflexion (système 2) théorisés par Daniel Kahneman.
Le design doit réintégrer des frictions volontaires (défamiliarisation) pour sortir l'utilisateur du "système 1" et le replacer dans un choix délibéré, conscient et moral. On doit donc veiller à éliminer la friction superflue, tout en gardant celle qui sert de protection.
Engagement & inclusion
Concevoir, c'est aussi assumer sa responsabilité sociétale et démocratique.
- Le design de la vulnérabilité (Nadège Bide - POLLUX) : Le “Proof of Care” est un excellent exemple du potentiel de l'impact social du design. Nadège a utilisé l’“experience research”, une méthodologie anthropologique qui s’applique de manière naturelle dans étude de la population vulnérable de la ville d’Arcueil ainsi que dans la recherche de solutions qui en découle.
La méthodologie employée par le groupe de travail a été les cartes sensibles (un agrégat des impressions - photos, dessins, textes - que chaque membre du groupe a restitué lors d’une visite libre de la ville) complétées par des interviews. La multidisciplinarité du groupe de travail apporte une richesse dans la diversité des données recueillies mais a en même temps introduit des complexités dans les relations humaines.
A la suite de ce travail, plusieurs initiatives ont été proposées (podcast du personnel soignant, livre à destination des habitants) tout en veillant à ne pas surexposer les personnes en situation de vulnérabilité.
Nadège Bide sur scène aux UX Days 2026 (DR)
- La représentativité comme moteur (Rachel Torchet - Institut Pasteur) : Cette bio-informaticienne devenue designer a étudié la dynamique de prise de parole en conférence, partant du postulat que la prise de parole est un marqueur de pouvoir. Son objet d’étude est une édition du JOBIM en 2021. Le JOBIM est une conf scientifique décontractée, avec un public jeune, un tarif bas. En 2021 elle était hébergée à l’institut Pasteur et s’est déroulée en distanciel sur Zoom et Gather Town.
L’étude menée par Rachel a montré que ce sont les femmes qui ont été les plus desservies (elles posent moins de questions, se font plus harcelées, sont moins choisies pour les keynotes ou les main stage...). Suite à l’étude, une liste de recommandations a été proposée, à mettre dans les mains de tous les organisateurices de conférences !
- Co-construction et terrain (Isabelle Preud'homme & Claire Franqueville - CNED) : Avec une démarche MVP (un chat mis en place sur Discord) au CNED, elles ont réussi à créer des communautés actives d’utilisatrices et utilisateurs, ce qui leur à permis de co-construire leur produit destiné aux étudiants.
Le résultat : un produit mieux adapté, des nouvelles fonctionnalités et une communauté impliquée. Point très important, un community manager a été engagé pour animer et maintenir cette communauté. Cela a tellement bien marché qu’un logiciel spécifique a dû être mis en place pour remplacer Discord.
L'enjeu niveau produit est de gérer le biais des "super-users" et de transformer la communauté en véritable levier de décision, en installant la confiance sur la durée.
Notre conclusion
Cette édition 2026 marque sans doute un tournant où le design quitte le cliché de "créateur d'interface" pour devenir "architecte du système et de la relation". Le designer n'est plus juste celui qui dessine - parfois en aval - mais celui qui définit les règles - en amont - les structures et l’éthique d'un produit, le tout avec ou sans IA, mais toujours avec l’utilisateur au centre et main dans la main avec les développeurs, avec qui il peut désormais parler le même langage.


