Le demi-cercle (épisode 49 — Cocktail)

The world is not interested in the storms you encountered, but did you bring in the ship?
William McFee

Sept heure moins dix. Tu entres dans la Grande Salle de la Direction Générale. Toutes les lumières sont allumées bien que le jour soit encore clair. On a plié toutes les tables sauf une, et repoussé les chaises dans un coin.

Pop !

Victor sert le champagne dans des flûtes. Tu te demandes si elles ont été louées pour l’occasion, ou si décidément cette maison regorge de trésors cachés. Il y a du monde, au moins 40 personnes. Audrey et Jérémie sont en train de discuter avec un homme en costume trois pièces et une jeune femme d’apparence assez chic malgré une chevelure hirsute. Certainement des clients de chez Juniper. Tu t’approches. Audrey dit :
– En tout cas, c’est une bonne chose que vous ayez pu rencontrer Victor. J’étais loin de maîtriser mon sujet sur Parady !
La jeune femme dit :
– Vous vous en êtes très bien sortis. Une présentation très professionnelle, vraiment.
Jérémie sourit d’un sourire que tu ne lui connais pas, et répond :
– Merci. Beaucoup.
L’homme en costume dit :
– Et surtout, ça nous a permis de mieux faire connaissance avec votre produit. Ce qu’on ne vous a pas dit, c’est que ces features que vous nous avez présentées, on les cherche depuis deux ans sur le marché !

Une chance que Victor se soit planté en scooter.
Mais non, qu’est-ce que tu racontes.
Il aurait pris tout l’espace et le client n’aurait pas vu la démo d’Audrey et Jérémie, et il ne nous aurait pas acheté la gamme complète.
La médisance…

Farid et Hugo sont arrivés. Ils serrent des mains. Prennent une flûte.

Tintement de verre. Les conversations s’estompent.

Le Président Directeur Général, Gérard Beaufret, lève son verre un instant, le pose sur la table derrière lui, et déclare :
– Je voudrais remercier d’abord nos clients, anciens et nouveaux (il adresse un sourire au couple venu de Juniper), merci, pour la confiance que vous nous faites, et qui nous honore. Nous cherchons constamment à améliorer la qualité de nos produits, et vos appréciations — et bien entendu vos critiques — nous sont très très utiles.

Bien entendu.
Stop
.

Le PDG reprend :
– Je voudrais remercier l’équipe XXL…
Il fait un geste pour vous inviter Audrey, Jérémie, Hugo, Farid et toi à entrer dans le grand cercle. Vous avancez. Tu souris.

Tu souris trop.
Mais non.

– … sans qui cette épopée ne serait pas possible. Chapeau ! Et sans oublier bien sûr, notre chère Maria, et Victor qui reprend le flambeau de plus belle.

Tout le monde applaudit, y compris vous. Tu applaudis tes coéquipiers. Maria applaudit. Victor applaudit. Jean-Bernard applaudit. Lazare lève sa flûte de champagne et adresse un clin d’œil à Jérémie.

Pas facile d’applaudir avec une flûte à la main.
Même vide
.

Une bonne demi-heure se passe. Brouhaha de discussions animées, sur l’avenir du logiciel, la digitalisation, la vitesse, la réactivité. Jérémie, Farid et toi, vous parlez d’architecture. Victor, accompagné d’un collègue de la Direction des Ventes, s’immisce dans le groupe et le présente :
– Vous connaissez Daniel Derby ? Product Manager de la gamme Parady.
Jérémie dit : salut Daniel.

Bon sang Jérémie connaît tout le monde dans cette boîte.

Vous vous saluez. La conversation fait comme une pause, puis reprend :

Daniel : Alors Jérémie, dis nous, c’est quoi votre secret de fabrication, chez XXL ?
Jérémie : Ah ah. Le secret… Mais il n’y a pas de secret.
Daniel : Sans blague. Regardez le chemin parcouru en 10 mois. Vous avez forcément un truc. Comment faites-vous pour aller si vite ?
Farid : Oui, tiens c’est vrai, c’est quoi notre secret ?
Jérémie : Pffff. Non, je ne vois pas.
Victor (s’esclaffant) : Il faut continuer à le faire boire si tu veux découvrir le truc. Je vais chercher du champagne.
Daniel : Si tu y réfléchis, là comme ça ? Qu’est-ce que vous avez de différent ?
Toi : On a un bureau qui donne sur le sud ? Non, je plaisante.

Victor revient avec du champagne et s’avance pour remplir vos flûtes. Jérémie, Farid et toi, déclinez poliment.

Jérémie (tend son verre) : Oh, remarque après tout. Merci.

Jérémie te regarde une seconde, déguste son champagne et reprend :
Jérémie : Notre secret, c’est la qualité des conversations.
Farid (claque des doigts) : Voilà. Exactement !
Daniel : La qualité de vos conversations ? C’est une blague ?
Jérémie : Mais non, pourquoi ? Qu’est-ce qui te fait rire là-dedans ?
Victor : Remarque qu’il n’a pas tort. Au début ça m’a surpris, mais en fait il a un peu raison.
Daniel : Mais, vous n’êtes pas là pour avoir de jolies conversations de salon ! Vous êtes là pour faire votre travail.
Jérémie : Bien sûr. Moi-même, je n’aime pas les conversations de salon comme tu dis. Non, je te parle des conversations au travail. Celles qui permettent d’obtenir des informations et de prendre nos décisions.
Daniel : Ha ! Vous prenez des décisions ! Et combien de décisions vous prenez de cette manière ?
Jérémie : Je dirais plusieurs dizaines par jour. C’est principalement ce en quoi consiste notre travail d’ailleurs.
Farid : Une longue série de décisions…
Toi : Plus ou moins funestes…
Farid (souriant) : Tu vois le verre à moitié vide…
Daniel (vide sa flûte, croise les bras) : Tout de même. Je suis curieux de savoir quel type de conversations vous tenez, et à propos de quoi ?
Jérémie : Ça dépend pas mal de ce que l’on est en train de faire, note.
Daniel : Ah oui ?
Jérémie : Mais si on voulait les catégoriser par contenu, je pense qu’on trouverait cinq catégories distinctes :
(Jérémie compte sur ses doigts) Les conversations avec le code. Les conversations à propos du code. Les conversations à propos du problème que nous voulons résoudre grâce au code. Les conversations à propos de notre façon de résoudre le problème
Toi : Ça fait quatre.
Jérémie (souriant) : Je sais encore compter. Et puis les conversations à propos de toutes ces conversations.
Daniel : Attends, j’ai perdu le fil. Qu’est-ce que tu appelles une conversation avec le code ?
Jérémie : Tu lis un morceau de code, tu ne le comprends pas bien; disons que sa forme est difficile à comprendre. Tu écris un test sur ce code, qui te révèle une nouvelle information, ou bien qui confirme une hypothèse. C’est comme si tu posais une question. Quand tu as suffisamment de tests, tu peux changer la forme du code, ce qui le rend plus facile à comprendre. Et tu relances tes tests. C’est ce que j’appelle une sorte de conversation. Si on veut.
Daniel : Ça me rappelle mes études. C’est ce qu’on faisait avec Smalltalk. Sauf qu’on ne faisait pas de tests comme vous, on utilisait un débogueur intégré.
Jérémie : Je ne connais pas Smalltalk, mais je dirais qu’on peut faire ça avec n’importe quel langage, du moment qu’on a un outil de test et un débogueur.
Daniel : Bon. Admettons. Et les autres conversations ?
Jérémie : Les conversations à propos du code, sont celles que nous avons très souvent entre développeurs. Est-ce que le code fait ce qu’il est supposé faire ? Est-ce que le code est facile à comprendre ? Qu’est-ce qu’il faut changer dans ce code ? Ce genre de questions.
Daniel : Je vois. Et ensuite ?
Jérémie : Les conversations à propos du problème, sont celles que nous avons avec Maria, Charlène, Victor et d’autres personnes, et ces conversations tournent autour des utilisateurs, des clients et de ce qu’ils essayent d’obtenir au moyen d’XXL, et comment ils l’obtiennent.
Daniel : OK. C’est la partie fonctionnelle.
Jérémie : Si tu veux.
Daniel : Mais ça, ça ne devrait pas faire l’objet de conversation justement : ça devrait être dans la spécification.
Jérémie : Ah bon ?
Daniel : Bien sûr. Pour écrire un programme qui fait correctement ce qui est attendu fonctionnellement, il faut des spécifications.
Jérémie : OK. Je ne dis pas non. Dans ce cas, cette catégorie de conversation inclura probablement les conversations à propos de la spécification.
Daniel : Eh bien non, pas du tout. La spécification est justement là pour éviter d’avoir à revenir sur le sujet.
Jérémie : Pour que ce que tu dis soit exact, à savoir, qu’on aie pas besoin de revenir sur le sujet, il faudrait que la spécification soit complète.
Victor : Ah ça…
Jérémie : Note que si la spécification était complète, on pourrait probablement la transformer automatiquement en logiciel. On n’aurait plus besoin de la traduire en code.
Daniel : Ha ! C’est ça qui serait pratique !
Victor : Mais alors les développeurs n’auraient plus de travail… Et alors tu ferais quoi, comme métier, Jérémie ?
Jérémie : Probablement un métier qui tourne autour de la création de spécifications.
Daniel : Bon. D’accord. Ensuite, tu as parlé des conversations à propos de notre façon de résoudre le problème…
Jérémie : Oui, c’est tout ce qui concerne le process, l’organisation. La méthodologie si tu préfères.
Victor : Et la dernière catégorie ?
Jérémie : Les conversations à propos de toutes ces conversations.
Daniel : Oui, en quoi ça consiste ?
Jérémie : Eh bien, par exemple, à essayer de comprendre pourquoi une conversation qui aurait dû être plus efficace par exemple, ne l’a pas été, et ce qu’on peut faire pour qu’elle le devienne.
Daniel : Et donc, comme ça, vous savez, à tout moment, quel type de conversation vous êtes en train d’avoir ? C’est hilarant.
Jérémie : Mais non, pas du tout.
Daniel : Alors pourquoi tu me parles de toutes ces catégories Jérémie ?
Jérémie : Tu m’as demandé quels types de conversation on tient. J’ai essayé de répondre à cette question.
Daniel : Ha ! Tu es trop sérieux, Jérémie. Tiens bois encore un peu de champagne.
Toi : Il se fait tard. Je rentre. A demain !


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement
27 — Tempête
28 — Embardée
29 — Aménagement
30 — Interruptions
31 — Normalisation
32 — Outsiders
33 — Fabrication
34 — Observation
35 — Perturbations
36 — Conclusions
37 — Nouvelle Donne
38 — Transaction
39 — Mutation
40 — Exclusion Mutuelle
41 — Préemption
42 — Démonstration
43 — Conversation
44 — Exception
45 — Explications
46 — Télescopage
47 — Négociations
48 — Plaques tournantes

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