Le demi-cercle (épisode 47 — Négociations)

Il est onze heures dix. Tu réprimes un bâillement. Ce n’est pas de l’ennui, pas encore la faim, plutôt de la fatigue.

Si tu dormais un peu plus, au lieu de faire le soir ce que tu n’as pas le temps de faire dans la journée, tu ne bâillerais pas à 11h10.

Vous êtes tous présents : « L’équipe étendue », comme dit Victor, votre nouveau Product Owner. La réunion de planification s’est quelque peu transformée en session de design. Au tableau blanc, Victor trace à l’aide d’un marqueur effaçable une connexion entre deux rectangles. Il dit :
– Et là, on profite du pivot pour obtenir la data des frais de gestion, et on restitue ces données dans XXL, depuis Parady. Comme elles ont été contrôlées en amont, ça ne présente pas de problème. Il suffit d’assurer la transmission dans les temps.

À chaque étape de son explication, Victor pointe et souligne au marqueur les éléments concernés ainsi que les liens, ce qui rend le schéma de plus en plus difficile à comprendre. Tout le monde semble particulièrement attentif, sauf toi. Jérémie croise les bras et fronce les sourcils.

Victor rebouche le marqueur, le pose sur le rebord du tableau blanc et se rassoit en concluant :
– Et voilà l’idée qu’on a décidé de vendre à Juniper vendredi.

On va peut être pouvoir revenir à nos moutons.
On ne les a jamais quittés.
Suis un peu !

Tu fais un effort pour te réveiller. La discussion reprend.

Audrey : Quand tu dis vendredi, c’est vendredi prochain ?
Victor : Oui, celui qui vient. Pas vendredi de la semaine prochaine.
Jérémie : Vendredi 27 ?
Victor : Oui.
Farid : Ouh là.
Audrey : Quand tu dis : « on a décidé », tu veux parler de…
Victor : Le Directeur des Ventes et moi…
Audrey : Lionel et toi…
Victor : Le client nous demande une démo vendredi, 14 heures. C’est son seul créneau. On a sauté sur l’occasion.
Toi : Ça nous laisse…
Jérémie : Ça nous laisse moins de trois jours pour réaliser cette story.
Farid : Infaisable.
Victor : Non, mais attendez. Est-ce qu’on peut discuter, avant de dire que c’est infaisable ?
Farid : Oui, c’est ce qu’on fait, on discute. Le code qui concerne les frais généraux, personne n’y a touché depuis deux ans. Il faut qu’on regarde de plus près.
Audrey : Il faut qu’on pose des tests dessus. En commençant par des tests de caractérisation.
Victor : Non, mais attendez…
Jérémie : Pour ça il va falloir réaménager sérieusement le code. Si je me souviens bien, il y a un gros refactoring à faire sur la persistance.
Victor : En combien de temps vous pourriez réaliser cette story ?

Silence. Chacun se regarde.

Farid : Au moins une semaine, je pense. Si on compte l’écriture des tests.
Audrey : Oui, on compte l’écriture des tests.
Victor : Il va falloir faire plus vite que ça. Je pense que vous surestimez la complexité de l’affaire. Je suis sûr que ça peut se faire en deux jours de boulot.
Farid : euh…
Victor : Mais vous, j’ai remarqué que vous avez tendance à raffiner, à l’infini. Vous faites de la sur-qualité !
Hugo : On raffine, on raffine, il ne faut pas exagérer. On fait le minimum vital, si tu veux mon avis.
Victor : Quand on a une opportunité pareille qui se présente, on peut quand même faire quelques raccourcis sur la qualité quand même, non ?
Jérémie : Tu veux dire des détours par les incidents…
Victor : Pour le coup je vous trouve un peu rigides. On est agile, ou quoi ?
Audrey : Mais de quoi tu parles ?
Toi : Attendez !

Ralentissez bon sang. Vous allez trop vite pour moi.

Victor : Quoi ?
Toi : Victor, tu voudrais qu’on fabrique cette story pour dans 3 jours, parce qu’il y a cette démo chez Juniper.
Victor : C’est ça.
Toi : Et cette story implique la partie du code qu’on a identifiée tout à l’heure, pendant que tu expliquais le principe.
Jérémie : C’est ça.
Victor : OK.
Toi : Et nous, on pense qu’il faudrait réaménager cette partie du code, et poser des tests dessus, avant de la faire évoluer.
Victor : Et je suis d’accord. Mais pas en une semaine quand même !

Vous réfléchissez. On entend des bruits de klaxon dans la rue.

– C’est moi qui aurai la plus grande part cette fois-ci.
– Et pourquoi ?
– La dernière fois tu as eu la plus grande part.
– Mais pas du tout.
– Papa, tu lui en donnes toujours plus que moi, du gâteau. C’est pas juste.
– Hmmmm…
– Chéri, fais quelque chose.
– Y’en a marre. Tenez voilà le couteau, et le gâteau. Toi tu le coupes en quatre parts. Et toi, tu dis qui a le droit à quelle part.
– D’accord !
– Oui mais… attends…ah oui.

Toi : Victor, je te propose un dispositif :

Nous on établit le temps qu’on estime devoir passer sur chaque story pour la réaliser. Toi, tu choisis quelle stories on réalisera en priorité pendant le sprint.

Qu’est-ce que tu en penses ?

Victor : OK ! Je suis d’accord, c’est le process habituel. Mais là, vous ne jouez pas le jeu. Ce n’est pas à vous de décider de ce qui doit entrer ou pas dans la prochaine version.
Jérémie : Mais ce n’est pas nous qui décidons.
Victor : De fait, si, en chiffrant une fonctionnalité au prix le plus fort, vous l’écartez d’emblée des choix possibles. Je ne peux pas accepter cela, c’est arbitraire. Comment est-ce que je sais que vous n’êtes pas en train de gonfler vos estimations ?
Hugo : Pourquoi est-ce qu’on gonflerait nos estimations ?
Victor : Pour avoir du temps, pour vous faire plaisir !
Audrey : Victor, excuse moi, mais tu t’inventes des histoires.
Jérémie : Ça reste notre prérogative de déterminer ce qu’il y a à faire ou pas pour intégrer des nouvelles features dans notre base de code. Tu n’as pas vraiment cette prérogative. Tu peux choisir le quoi, mais pas le comment.
Victor : Ce n’est pas ce que je souhaite. Ce que je vous demande, c’est d’y mettre du vôtre et d’aller plus vite.

Eh, mais c’est un véritable dialogue de sourd.

Tu songes que ce serait le moment idéal pour aller prendre un café.

Jérémie : Tu nous demandes expressément de sacrifier des étapes de refactoring, ou bien de les faire beaucoup plus vite. Tu nous mets en demeure de faire des promesses impossibles. On ne peut pas accepter.
Victor : Mais vous pouvez au moins essayer !
Farid : Et quand la démo plantera chez ton client, tu te retourneras vers nous.
Audrey : Et tu nous demanderas de régler le problème, et en vitesse.
Farid : Et tu nous pointeras du doigt.
Victor : Alors là, ce n’est pas du tout mon genre. Pour le coup, vous vous racontez des histoires, vous aussi.
Audrey : Tu ne pourras pas faire autrement que de nous désigner. Je n’ai jamais vu quelqu’un des Ventes assumer un défaut devant le Client. Un défaut arrive, et le Client se fâche, ou bien rigole, et le responsable des Ventes dit : « Je ne sais pas ce qui se passe, un problème technique. Ah là là. »
Victor (les bras croisés, écarlate) : Ce n’est pas du tout comme ça que je travaille.
Audrey : Encore une fois, imagine que la démo se plante…
Victor : Elle ne va pas planter.
Jérémie : Ce n’est pas quelque chose que tu contrôles.
Victor : Alors faites en sorte qu’elle ne plante pas. Éliminez les risques.
Farid : En trois jours, c’est impossible.
Victor : Alors, on prend le risque.
Audrey : Donc imaginons que ça plante. En fait, est-ce que tu seras en mesure de dire, devant le Client : « Nous avons estimé que nous pouvions réaliser cette nouvelle feature en trois jours, mais c’était une erreur. »
Victor : Bien sûr !
Toi : C’est courageux.
Victor : C’est la moindre des choses. C’est une question d’esprit d’équipe.
Audrey : Dans ce cas, est-ce que tu serais en mesure de dire à Lionel, aujourd’hui : « Je sais que nous avons promis de présenter cette nouvelle fonctionnalité dans trois jours, mais je pense que c’était une erreur. »
Victor : Pas question.
Jérémie : Victor, il y a quelque chose que je ne comprends pas dans ta gestion des risques.
Victor : Quoi donc ?
Jérémie : Tu pourrais présenter tes excuses à un client parce que tu lui a fait perdre du temps, et lui promettre de tout réparer.
Victor : Oui.
Jérémie : Mais tu ne peux pas présenter tes excuses au responsable des Ventes pour avoir sous-estimé une story, et ainsi lui éviter une catastrophe chez le client.
Victor : Non. Parce que tant que la catastrophe n’est pas avérée, ça vaut le coup d’essuyer. D’essayer, je veux dire.
Audrey : Lapsus intéressant. Tu veux dire essuyer les plâtres ?
Hugo : Alors que c’est nous qui allons essuyer les pots cassés !
Audrey : On dit payer les pots cassés.
Jérémie : Encore une fois, je ne comprends pas ta gestion de risque. Tu vois un risque que tu pourrais limiter, mais tu préfères l’assumer pleinement.
Victor : Comment est-ce que je pourrais limiter le risque ?
Jérémie : En nous laissant déterminer nous-même le temps qu’il faut pour réaliser cette story, et en prévenant Lionel que la démo dans trois jours n’est pas jouable, qu’il nous faut un peu plus de temps, disons une semaine de plus.
Audrey : Mais à la place, ce que tu fais, c’est que tu nous emmènes chez ton client en marche forcée, et si jamais XXL plante chez le client, tu affirmes que tu vas assumer le problème. Mais en réalité, ce sera à nous d’assumer le problème.
Victor (se lève) : Ce n’est pas facile de travailler avec vous !
Jérémie : Je pourrais dire la même chose, si on se vouvoyait.
Victor : En fait, votre problème, c’est que vous jouez la prudence !
Audrey : Cette base de code, c’est notre outil de travail. Ce n’est pas la tyrolienne à Super-Besse !

Woah. Stop.

Tu te lèves aussi. Tu dis :
– Et si on déjeunait tous ensemble ? Vous n’avez rien de prévu ce midi ?


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement
27 — Tempête
28 — Embardée
29 — Aménagement
30 — Interruptions
31 — Normalisation
32 — Outsiders
33 — Fabrication
34 — Observation
35 — Perturbations
36 — Conclusions
37 — Nouvelle Donne
38 — Transaction
39 — Mutation
40 — Exclusion Mutuelle
41 — Préemption
42 — Démonstration
43 — Conversation
44 — Exception
45 — Explications
46 — Télescopages

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