Le demi-cercle (épisode 45 — Explications)

Neuf heures. Tu relis le mail que Jérémie a envoyé à tout le monde hier soir en vue de la réunion de ce matin. Tu l’imprimes en 10 exemplaires.


de : teamxxl
à : jb.locronan, m.lazare, m.perez, c.couvreur, l.deronge
sujet : post-mortem incident mise en production version VIP
Bonjour,
Suite à votre demande d’analyse post-mortem de l’incident qui a retardé la mise en production de la version VIP, et après première analyse, nous vous communiquons les faits suivants :
L’écran de l’accueil ne s’affiche pas
– > parce que le programme s’arrête pendant le chargement de la page car un accès en table n’est pas autorisé
– – > parce que le script d’autorisation d’accès n’inclut pas la table en question
– – – > parce que le script d’autorisation d’accès n’a pas été mis à jour pour la version VIP
– – – – > parce que l’équipe n’a pas fait recopier un nouveau script d’autorisation de la recette vers la production
– – – – – > parce que l’équipe n’a pas non plus constitué de nouveau script d’autorisation en recette
– – – – – – > parce que la version VIP est officiellement une version mineure et planifiée comme telle
– – – – – – > et une version mineure n’inclut normalement pas de mise à jour du modèle de données
– – – – – – – > parce que les versions mineures suivent une procédure de mise en production rapide
– – – – – > or l’équipe a introduit des changements dans le modèle de données pour cette version
– – – – – > mais l’équipe a omis de signaler les changements et de replanifier VIP en version majeure

Tu te rends à l’imprimante, près de l’ascenseur, recueilles les documents, et te rends directement à la salle de réunion.

Évidemment c’est le moment des explications. Tout le monde sera là.
Pourquoi « évidemment » ?

Autour de la grande table dans la salle de réunion, se trouvent Jean Bernard, Maria, Charlène, Audrey, Farid, Hugo et Jérémie. Tu t’installes le plus discrètement possible, tandis que Lionel entre à son tour. Il pose sa tasse de café, s’assoit, et déclare :
– Merci d’être tous présents ce matin et d’avoir bousculé votre emploi du temps. Je pense que nous devrions nous en sortir en moins d’une heure.

Jean Bernard referme son portable et demande :
– Est-ce que tu pourrais clarifier le but de cette réunion, parce que je n’ai pas vu d’ordre du jour.
– Oui bien sûr. Le but est de réfléchir ensemble à ce que nous pourrions faire afin d’éviter des ratés comme celui qui a retardé la mise à disposition d’XXL-VIP mercredi dernier.

On frappe à la porte. C’est Laurent Lazare, qui entre et dit d’un ton presque satisfait, tout en passant derrière les participants déjà assis en vue de s’asseoir à la dernière place libre :
– Ah, c’est bien ici. Je n’avais pas la salle. Pardon, merci…

Jean-Bernard reprend le fil de la conversation :
– Pour répondre à ta demande, une bonne idée, serait de ne pas introduire de version majeure dans le calendrier des versions mineures. On s’est donné la peine d’établir un process. Si personne ne le suit, c’est logique qu’il y ait des ratés.

Première salve.

Lionel interroge du regard l’ensemble des participants, comme pour déterminer dans quel secteur a pu atterrir ce scud. Jérémie, les coudes sur la table et le menton sur ses poings, dévisage Jean-Bernard d’un air dubitatif. Farid et Hugo semblent absents. Audrey prend des notes. Lazare lit ses mails (ce n’est pas conforme à l’étiquette, mais comme il a déclaré une fois « j’ai une prod’ à faire tourner »). Charlène et Maria sont dans l’expectative.

La bonne nouvelle, c’est que l’immeuble est à nouveau présent sur le parvis. Ce n’est pas comme s’il était flambant neuf, mais plutôt comme s’il n’avait jamais disparu. On a retiré les chaises et l’estrade. La Responsable du Réaménagement, en présence de tous ses Agents, et le Directeur de la Promotion, appuyé par ses Représentants Clients, vont maintenant procéder à une bataille rangée. Chacun se met en place derrière son chef, selon les règles de la formation dite de « qui a fait le coup ». De part et d’autre, on ne voit plus qu’une seule tête.

Son inspection terminée, Lionel rétorque :
– Suivre le process, je suis entièrement pour. Respecter le calendrier aussi. Sauf, bien sûr, si le calendrier nous fait passer à côté d’une opportunité d’augmenter notre C.A. de 15%. Dans ce cas, je préfère revoir le calendrier. C’est ce qui s’appelle être agile, comme vous dites.

Montent dans le ciel, un petit nuage de fumée, et l’écho de la deuxième salve.

Drapeau blanc.

Tu te lances, en plaçant tes mains en avant comme si tu voulais amortir un coup de poing imaginaire :
– Si je peux faire une suggestion : je pense qu’en revenant sur ce qui s’est passé, on devrait trouver des solutions. Qu’est-ce que vous en pensez ?
– Oui, dit Jean-Bernard.
– Tout à fait, dit Lionel.

Tu dis :
– Jérémie vous a envoyé un compte rendu du post-mortem. Je sais que Laurent l’a validé.
Laurent Lazare lève le nez de son travail et dit :
– Tout à fait.

Tu distribues la copie du mail de Jérémie :
– Je vous propose de repartir de ce compte-rendu. Est-ce que vous avez des questions ?

Jean-Bernard : Non, mais juste une remarque, lorsque vous dites : l’équipe a oublié de signaler les changements au modèle de données et de replanifier VIP en version majeure, vous semblez supposer que c’était la bonne chose à faire. Vous avez simplement oublié de la faire.
Jérémie : Oui.
Jean-Bernard : Ça ne marche pas. Vous avez une version mineure planifiée à court terme ; vous vous apercevez qu’en fait, c’est plutôt une version majeure ; pas de problème : il suffit de changer la catégorie et le problème est réglé ? Quid du plan de charge de la production ? Vous n’êtes pas tout seuls dans cette entreprise.
Jérémie : Je ne sais pas exactement si le problème serait réglé de cette manière. Mais il me semble que c’est le chemin le plus court pour revenir à la normale, puisqu’on veut livrer une application accompagnée de changements dans le modèle de données, et que le moyen habituel de faire cela est de livrer une version majeure.
Jean-Bernard : Encore une fois, vous n’êtes pas tout seuls. Une version majeure doit être planifiée au moins trois mois à l’avance.
Audrey : De fait, on a reçu les stories VIP il y a un mois et demi. Il aurait donc fallu qu’on les reçoive il y a plus de trois mois.
Charlène : Mais il y a trois mois, on ne prévoyait pas d’avoir une version VIP.
Jean-Bernard : Eh bien voilà.
Lionel : Non seulement, on ne prévoyait pas, mais le client principal, Pierre-Investissement, n’était même pas dans nos radars ! Il faut que tu réalise qu’on a sauté sur une opportunité, là, Jean-Bernard.
Jean-Bernard : Eh bien c’était un saut mal préparé.
Lionel : N’exagérons pas. Après tout le système tourne chez Pierre-Investissement. Et le chiffre d’affaire va suivre. On a gagné un client, ce n’est pas comme si on avait eu une inondation !

Crépitement des arquebuses. Rechargement. Au dessus du parvis, haut dans le ciel, passe un corbeau.

Maria à l’air fatiguée. Tu te demandes la quantité d’effort qu’il y aurait à faire pour que les gens s’écoutent. Qui doit faire l’effort ? C’est pas moi, c’est les autres.

Charlène : Est-ce qu’on ne pourrait pas adapter le process pour XXL ? Je présume qu’il y aura d’autres changements dans le modèle de données…
Jean-Bernard : Oui mais…
Audrey (lève la main et l’agite comme pour faire signe) : Est-ce que vous seriez d’accord pour écouter sans interrompre ? Je pense que ça nous fera gagner du temps.
Jean-Bernard (lève l’index, hésite) : OK.
Charlène : Il y aura d’autres changements. L’équipe les réalise de plus en plus vite, et je dirais, de manière de plus en plus fiable. Je peux en parler, parce que c’est moi qui tient le compte des bugs en recette.
Jean-Bernard : On ne va pas remettre en question l’organisation pour une release mineure, non ?
Lionel : On ne change pas l’organisation, on l’enrichit. Ça devient plus complexe. Ça demande plus de précision.
Jean-Bernard : C’est un retour au projet chacun à sa façon.
Hugo (tousse) : Moi je le vois plus comme une évolution qui intégrerait les process précédents, mais en les raffinant.

Silence.

Lionel : En tout cas, je vois que vous avez accepté de jouer le jeu, de venir à cette sorte de cellule de crise. Je trouve ça très prometteur. Ça me rassure, en quelque sorte.

Silence.

Audrey : Je suis d’accord. Je suis curieuse de savoir : pour qui est-ce que c’est différent ?
Maria : Je pense que c’est utile.
Lazare : Ah oui. Très utile.
Farid : Je suis d’accord. Mais j’ai peur qu’on sorte de la réunion sans action concrète…. Bon voilà, je le dis !
Toi : Pareil. Je suis sûr qu’il y a une solution.
Jean-Bernard : Oui. Bon. C’est bien gentil de faire des cellules de crise, mais si on pouvait prévenir les crises, ça serait encore mieux.
Jérémie : Ce que tu demandes en fait, c’est de monter la cellule de crise, avant la crise, plutôt qu’après ?
Jean-Bernard : Non. Qu’est-ce que tu as en tête ?
Jérémie : Ce qui aurait prévenu le problème à mon avis, c’est de discuter ensemble de cette release au lieu d’essayer de la faire passer en mode court-circuit comme on a fait.
Jean-Bernard : Pour ça il faudrait que je sois au courant.
Audrey : Pour ça, il suffirait de se voir plus souvent.

Oui mais on s’écoute pas : chacun défend sa chapelle. Et on n’a pas le temps. Il y a tellement d’emails à traiter, de réunions à tenir. Avec tous ces malentendus à résoudre si tu crois que j’ai le temps de venir vous voir.

Le corbeau survole le parvis un moment, vient se poser sur une corniche de l’immeuble imposant.

Jean-Bernard : Lionel, est-ce que je peux te demander, sans arrière pensée, ce qui te fait sourire ? Tu as l’air satisfait.
Lionel : J’allais dire : si ça augmente à chaque fois le C.A de plus de 10 points, je veux bien venir vous voir plus souvent !
Jean-Bernard : Ça ne nous dit pas ce qu’il faut faire.
Lionel : Je suis sûr qu’on va trouver. Il faut qu’on trouve. Ce serait trop bête.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement
27 — Tempête
28 — Embardée
29 — Aménagement
30 — Interruptions
31 — Normalisation
32 — Outsiders
33 — Fabrication
34 — Observation
35 — Perturbations
36 — Conclusions
37 — Nouvelle Donne
38 — Transaction
39 — Mutation
40 — Exclusion Mutuelle
41 — Préemption
42 — Démonstration
43 — Conversation
44 — Exception

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