Le demi-cercle (épisode 43 — Conversation)

Tu allumes la lumière de la salle de réunion, et pose ton ordinateur devant le paquet de câbles qui gît au milieu de la grande table. Audrey entre avec une cafetière encore fumante, ainsi qu’un plateau de croissants qu’elle dépose précautionneusement sur la table. Entrent dans la salle Jérémie, Farid, Hugo, Maria, Charlène.

Audrey : Donc, comme je vous le disais hier, je pense qu’il est temps de faire une rétrospective un peu plus étendue que d’habitude, qui couvrira, disons les quatre dernières semaines. Je me propose de faciliter la réunion, si vous êtes d’accord.
Maria : OK. J’aurai une contrainte à 11h30, mais vous pourrez continuer sans moi je pense.
Charlène : Ça me va tout à fait.
Hugo (prend un croissant) : Tant qu’il y a à manger, moi je suis toujours d’accord.
Jérémie : OK.
Toi : OK.
Audrey (déplie une feuille de papier qu’elle aplatit de la main) : Alors commençons. Je vous invite à prendre le temps de réfléchir à chaque question avant de répondre directement. Au besoin, notez ce que vous allez répondre. Il y a des notes autocollantes repositionnables et des feutres sur l’étagère, derrière toi, Jérémie.
Jérémie (prend un paquet de notes et le lance adroitement au milieu de la table, puis fait rouler les feutres, maladroitement, vers le même emplacement) : OK.
Audrey : Quelles sont cinq choses qui fonctionnent bien, ou que vous appréciez dans ce projet ?
Farid : On a commencé, là ?
Audrey : Oui.
Jérémie : Euh, tu ne préfèrerais pas qu’on parle des problèmes d’abord ?
Audrey : Si tu veux bien, je vais guider la rétrospective. Tu veux bien ?
Jérémie : Bien sûr.
Audrey (regarde Jérémie en souriant) : Donc, non.
Jérémie : OK.

Le silence s’installe, entravé seulement par le bruit des feutres, des notes que l’on chiffonne, et des croissants que l’on mastique.

Audrey : Qui veut commencer ?
Jérémie : Je commence : on a les réponses à nos questions bloquantes en moins d’une heure, en moyenne. Je veux dire, je n’ai pas mesuré, mais c’est mon impression.
Toi : On peut faire une hypothèse, la formuler ensemble — je veux dire, PO et développeurs — et la valider ou l’invalider tout de suite. Ou au moins dans la journée.
Hugo : Quand on pose la question : « comment tu testerais la story pour valider que c’est ce que tu veux », de nouvelles questions se posent.
Farid : En quoi est-ce que c’est une bonne chose ?
Hugo : Tu vois qu’on n’avait pas pensé à tout, mais jusque là on ne le savait pas. Ou bien on faisait semblant de ne pas le savoir.
Farid : Mais alors, on a plus de boulot qu’on ne croyait. En quoi est-ce une bonne chose ?
Jérémie : Eh bien au moins on prend les décisions en connaissance de cause, et pas par défaut. Lorsqu’il y a des aspects d’une story qui ne sont pas clairs, des questions en suspens, et que tu travailles sans en être informé, c’est comme si le temps prenait des décisions pour nous, à notre place.
Farid : Je ne vois pas.
Audrey : OK. Je vous propose de noter le point, et d’avancer sur l’idée suivante.
Toi : On échange très rapidement sur les enjeux techniques et fonctionnels.
Farid : Trop rapidement ! On ne prend plus le temps de laisser mûrir les décisions.
Audrey : Qu’est-ce que tu appelles laisser mûrir une décision ?
Farid : Y revenir plusieurs fois, pour discerner les tenants et aboutissants, les conséquences inattendues, en fonction d’informations que tu n’avais pas immédiatement.
Hugo : Ah oui. Dans une vie précédente, j’avais pour habitude de laisser patienter mon client avec son besoin avant de chiffrer. Ça faisait qu’à chaque fois, il avait le temps de changer d’avis avant qu’on commence à chiffrer, au lieu de changer d’avis une fois qu’on s’était engagés.
Maria : Tu veux dire, vous lui disiez : « on met en attente, le temps de vous laisser réfléchir à ce que vous venez de nous envoyer » ?
Hugo : Non, on ne lui disait pas. On lui disait : « On est sur le dossier ».
Maria : C’est ridicule. Ça revient à prendre les gens pour des pommes.
Hugo : Mais ça marchait.
Maria : Ça ne marcherait pas avec moi, je peux te le dire.
Audrey : Euh… Est-ce qu’on peut revenir à ce qui se passe ici, et maintenant ? En commençant par ce qui marche.
Farid : Quand j’entends Charlène et Maria discuter avec l’utilisateur référent au téléphone, je perçois les différences de vocabulaire, et je comprends mieux les adaptations qu’il faut faire dans le produit.
Audrey : OK.
Jérémie : Sur quinze stories, deux seulement ont dû être interrompues, pour demander une décision au Marketing.
Hugo : On fait venir le Marketing !
Jérémie : Arrête. Tu ne peux pas mobiliser toute la boite sur le projet, à se retrouver dans le bureau XXL.
Hugo : Pourquoi pas ?
Jérémie : Pourquoi pas ? C’est évident, pourquoi pas. C’est de la physique.
Audrey : Il y a plein de raisons intéressantes sur pourquoi pas, mais je ne suis pas sûre que ce soit le sujet, et on n’a que peu de temps…
Maria : Un truc qui marche pour moi : j’ai l’impression qu’on se comprend mieux.
Jérémie : Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Je ne te comprends pas.
Audrey : Jérémie, s’il te plaît…
Maria : On se comprend mieux, c’est plus simple, j’ai l’impression que j’ai moins d’explications à donner, et je peux me concentrer sur le plan de livraison. Peut être que j’ai un peu plus confiance. Beaucoup plus, même.
Audrey : OK.
Charlène : En ce qui me concerne, je découvre à quel point la moindre chose est compliquée dans le développement. Enfin certaines choses qui me paraissent simples sont en fait compliquées pour vous…
Jérémie : Souvent pour de mauvaises raisons d’ailleurs…
Charlène : et pour ce qui me paraît super-compliqué, vous me dites : « Ah oui. OK. » Ensuite, plus rien. Je vous demande : « C’est tout ? » Vous dites : « OK. On va le faire. » Bref…
Maria : Je sais à quoi m’attendre en ce qui concerne le sprint. Je n’ai plus l’anxiété de me dire : qu’est-ce qu’ils m’ont réservé comme mauvaise surprise cette fois-ci ?
Hugo : Ah oui, carrément, c’est ça que tu te disais…
Maria : Eh bien oui. Mais là, je sais où on en est, jour après jour. D’ailleurs je n’utilise pas cette information. Avant j’avais besoin de cette information, coûte que coûte. Maintenant que je l’ai, je n’en ai plus besoin.
Toi : Parce que tu as autre chose qui te permet de t’en passer ?
Maria : Disons que je suis plus confiante. Même si on pourrait complètement se planter en fait.
Toi : Ça se verrait, si on était en train de complètement se planter, je pense.

Silence.

Farid : Bon eh bien moi, j’apprécie les gens avec qui je travaille, vous tous, quoi !
Hugo (reprend un croissant) : Oui moi aussi !
Charlène : Oui ! C’est réciproque.

Audrey : Bon ! Quelles sont cinq choses qui doivent être améliorées ?
Jérémie : Pourquoi cinq ?
Toi : Un : le code est encore loin d’être propre. On est loin du compte pour les stories qui arrivent. On va être obligés de faire de la dette.
Jérémie : Je suis d’accord.
Charlène : Qu’est-ce que tu entends par là : faire de la dette ?
Toi : On va être obligé de mettre en place une solution rapidement, mais une solution moche et difficile à maintenir plus tard.
Audrey : Comment est-ce qu’on peut éviter cela ?
Jérémie : Inévitable, si l’on veut sortir le produit à temps.
Maria : Comment est-ce qu’on peut pallier cela ?
Toi : On répare la solution moche le plus tôt possible après la sortie de la version V.I.P.
Maria : OK. Dites moi de combien d’heures on parle, et je provisionne le budget. Je pense qu’on aura le répit suffisant pour s’occuper de ça.
Charlène : Je pense que les Ventes vont se concentrer sur le fait de trouver des nouveaux clients avec la version V.I.P., et ne pas demander de nouvelles évolutions. En tout cas, pas d’évolutions importantes.
Toi : Faut espérer. Parce que sinon, ce sera la course, et on se retrouvera avec un produit impossible à maintenir.

Jérémie prend des notes. Charlène lève la main, sur laquelle est collée une note orange.

Charlène : Cet espace, je veux dire, le bureau XXL, n’est pas optimisé pour le travail. Je l’ai déjà dit. Mais les deux tables au centre, avec tous les bureaux en plus, c’est le cirque. On ne peut pas circuler.
Jérémie : Si on ne peut pas circuler, ce n’est pas le cirque alors…
Charlène : Jérémie, arrête.
Jérémie : OK. Pardon.
Charlène : Et il faudrait des plantes vertes.
Maria (lève la main, sur laquelle est collée une note) : Je n’ai pas travaillé sur les autres projets autant qu’il le faudrait.
Hugo : Peut-être que tu as besoin de renforts ?
Maria : Je ne sais pas. Je n’ai pas de nouvelles de JB à ce propos.
Hugo : Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
Maria : Pas sûr.
Jérémie : Il faut automatiser tous les tests répétitifs.
Charlène : Tu parles des tests que Maria et moi nous faisons ?
Jérémie : Oui.
Charlène : Parce que ce n’est pas répétitif, justement. Nous ne faisons qu’explorer le produit, à la recherche de ce qui pourrait ne pas marcher. Mais si tu arrives à automatiser ça, OK.
Jérémie : En fait, je pense que c’est au code de s’auto-vérifier.
Toi : Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Jérémie : Qu’on devrait maximiser les tests automatisés du côté des développeurs. Tout ce qui est test routinier devrait être écrit dans le code. Et il resterait à Maria et Charlène uniquement la partie qui consiste à se creuser les méninges pour trouver la petite bête, les tests exploratoires, en somme. Mais aujourd’hui, on a un trou dans la raquette.
Toi : Je suis d’accord
Charlène (lisant son téléphone) : Alors, j’ai un message de Lionel qui nous dit qu’avec Victor ils viennent de signer trois contrats supplémentaires. Message à faire passer à l’équipe : bravo. Vivement le quinze !
Farid : Uh uh !
Hugo : Qu’est-ce qui se passe le quinze ?
Maria : Tu rêves ou quoi ? On livre VIP en production.
Hugo : Ah, oui. Exact.
Maria : Ah, oui ! Comme si c’était un non-évènement ! C’est moi qui rêve, en fait.
Charlène (tend une nouvelle note) : Un truc qui marche bien que j’ai oublié de dire : j’ai remarqué qu’avant, lorsqu’on vous faisait un retour sur une story, vous commenciez toujours par demander : « Tu es sûre que c’est vraiment un bug? Ça m’étonne, on dirait plutôt une demande de changement. »
Farid : Ah oui. Et maintenant ?
Charlène : Maintenant vous dites : « OK on regarde ensemble dans dix minutes. »
Maria : Et donc c’est plutôt des bugs ou des demandes de changement ?
Charlène : Je n’en sais rien. On regarde et c’est tout.
Audrey : Et qu’est-ce que ça change ?
Charlène : C’est mieux comme ça, moins de temps passé à débattre.
Farid : Oui, je trouve aussi que c’est mieux comme ça. Avant je ne savais jamais vraiment à quoi m’en tenir quand je demandais des précisions. Je pensais : « Il faut que j’explique pourquoi j’ai besoin de cette précision, sinon le management va penser que je ne comprends pas ce que je fais, ou que je perds mon temps. » Ce qui marche mieux maintenant, c’est que vous pouvez préciser ce qu’il faut construire, sans délais, sans qu’on aie à se demander : « Comment ça va passer, le fait que je demande ça ? » Du coup, avant j’évitais de poser des questions, mais maintenant je pose mes questions.
Hugo : Pareil.
Toi : Pareil.
Audrey : Donc Maria a plus confiance et n’a plus besoin de s’inquiéter sur « à quoi s’attendre »; et les développeurs ont moins d’hésitations à poser des questions.
Jérémie : Donc ça marche, en fait.
Toi : On aurait dû y penser plus tôt.
Maria : On était débordés.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement
27 — Tempête
28 — Embardée
29 — Aménagement
30 — Interruptions
31 — Normalisation
32 — Outsiders
33 — Fabrication
34 — Observation
35 — Perturbations
36 — Conclusions
37 — Nouvelle Donne
38 — Transaction
39 — Mutation
40 — Exclusion Mutuelle
41 — Préemption
42 — Démonstration

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