Le demi-cercle (épisode 42 — Démonstration)

Dans le bureau XXL, vers 18h, Charlène, assise à la table de gauche aux côtés de Maria et de Lionel, le Directeur des Ventes, termine la démonstration de l’application. Audrey, Farid, Hugo et Jérémie sont assis avec toi derrière la table de droite. Sur le mur du fond s’affiche un des écrans d’installation de l’application.

Charlène commente :
– Et donc, une fois qu’il a cliqué sur Installation, l’utilisateur choisit l’option Reprise, et configure ainsi l’environnement XXL de démarrage à partir d’une entreprise existante.
– OK, dit Lionel.
– Si je quitte XXL, et que je relance l’application, je peux constater que l’environnement est entièrement réinitialisé, à l’exception des données exportées tout à l’heure.
– Parfait, répond Lionel. C’est exactement ce dont a besoin Pierre-Investment ! Ne changez rien, surtout !

Jérémie dit d’un ton très calme :
– On va se garder de changer quoi que ce soit, si cela convient.

Audrey dit :
– Bien sûr.

Il y a comme une sorte de pesanteur dans la pièce. Tout le monde sourit. On dirait que chacun surveille sa communication.

– Évidemment, reprend Lionel, il faut qu’on aille plus loin. On a drôlement bien anticipé le coup, mais il faut transformer l’essai. Nos clients, mais aussi nos prospects, attendent précisément ce genre de réactivité, pas seulement pour une fonction centrale comme celle là, mais aussi toutes les petites choses qui arrangent la vie au quotidien dans leur gestion. C’est décisif pour emporter des nouveaux contrats.

Maria, qui jusqu’ici observait silencieusement le déroulement de la démo, s’éclaircit la voix, et dit :
– Bien sûr. On met toujours plus l’accent sur la réactivité. Mais il y a aussi des améliorations à long terme qu’il faut se décider à faire entrer dans la big picture, comme par exemple la sécurité.
– J’entends bien, dit Lionel, mais je préfère un système innovant à un système sûr, mais fermé. Et pour innover, il faut aller vite.

La façade, immense, imposante, baigne dans une lumière argentée, comme par un matin d’été. Elle est presque cohérente, esthétique, avec ses crépis ocre et rouge alternés, ses étages méthodiques, ses balcons sans espace, distribués symétriquement autour de la colonne centrale tout en verre teinté, qui révèle les escaliers principaux. En prenant du recul sur le parvis, on peut distinguer sur le toit les garde-fous réglementaires ainsi que tous les appendices destinés à l’évacuation de fumée et d’air chaud. Au milieu du parvis, on entend la voix du client qui résonne contre ces murs déjà anciens.

Son et lumière. Festival de possibilités. Reconversion et promotion, aménagements d’ensemble. Tout un programme, au service d’une stratégie gagnant-gagnant.

La parole de l’architecte, quant à elle, s’est diffusée depuis longtemps à travers tous les déflecteurs : replis, inégalités, couloirs improvisés, locaux techniques. Les choix forcés, les options par défauts, les milliers de décisions microscopiques provoquées par l’usure des choses, ont eu raison de sa cohérence initiale. A l’intérieur du bâtiment, on sait bien que chaque projet de changement s’emboîte avec le précédent de façon chaotique et contradictoire. Les voix et les mouvements s’estompent. Le hasard, l’entropie et l’inertie reprennent leurs droits.

La discussion entre Maria et Lionel va bon train. On en est à préparer le détail de futures réunions de coordination, quand Hugo lance la question qui le préoccupait jusqu’ici :

– En tout état de cause, est-ce qu’on pourrait continuer à travailler comme on a fait ces deux dernières semaines ?
– C’est à dire ? répond Maria.

Lionel qui a emprunté à Charlène le clavier et la souris, et parcourt les écrans du système à la recherche d’un point pour faire avancer le débat précédent, ne semble pas concerné par la question. Hugo reprend :

– On voit bien que ce qu’il nous faut pour avancer vite et bien, c’est plus de temps de PO disponible.
– Vraiment ?

Jérémie intervient :
– C’est à dire, pas seulement du temps de PO, mais du temps des personnes qui savent et qui décident, concernant tous les aspects métier. Pas seulement pour les nouvelles fonctionnalités, d’ailleurs.

Maria prend un moment pour réfléchir, et dit :
– Il faut qu’on voie. On a tous beaucoup de travail, sur beaucoup de sujets différents; on ne pourra pas satisfaire les contraintes de tout le monde.

Lionel délaisse la session de l’application, se tourne vers Maria et demande :
– On parle de quelles contraintes ?
– On parle du fait que le travail sur cette itération s’est fait en grande partie en mode collectif. C’est un mode qui fonctionne — on est d’accord là dessus — mais qui implique la participation intensive de Charlène, ainsi que la mienne, et à terme celle de Claudia.
– Ah, oui. Bon. Je ne sais pas pour toi, Maria, il faut voir avec Jean-Bernard, mais du côté de la Direction des Ventes, on peut sûrement s’arranger. Charlène, de combien d’heures de réunion avez-vous besoin ?

Charlène observe tour à tour chaque participant, puis répond :
– C’est variable en fonction des sujets, mais il faut bien compter 3 heures chaque jour. Et il n’y a pas que le temps, j’aurais besoin de ramener la documentation graphique et l’afficher, et de pouvoir faire des appels bien sûrs. Et il y a les autres projets en cours, qui nous sollicitent beaucoup aussi.
– Qui ça, nous ?
– Eh bien, Claudia, Victor et moi. Il y a le projet de refonte de l’interface de Parady, sur lequel la spécialiste UX a besoin de nous, et elle ne peut venir que deux jours par semaine.
– Quoi d’autre ?
– Eh bien, toutes les réunions de travail sur le nouveau produit, InterPlan 2020.
– Ah oui…

Lionel réfléchit un instant. Tous les participants réfléchissent un instant. Tu te demandes si Hugo et son oncle déjeunent ensemble de temps en temps, et si oui, est-ce qu’ils parlent du travail de l’équipe ?

Du moment que tu t’en sors, le reste ne dépend pas de moi.
Tu verras, cette boite, c’est compliqué.
Je ne devrais pas te le dire, mais je pense que Locronan ne va pas faire de vieux os.
Dis à ta mère que c’est OK pour passer dimanche avec Anne et les enfants.

Lionel rompt le silence, et la réflexion :
– Ecoutez, si ça peut nous faire avancer à l’allure où vous avez produit les écrans qu’on vient de voir, moi je dis : on fonce. Il faut aménager la logistique au mieux, mais on fonce !


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement
27 — Tempête
28 — Embardée
29 — Aménagement
30 — Interruptions
31 — Normalisation
32 — Outsiders
33 — Fabrication
34 — Observation
35 — Perturbations
36 — Conclusions
37 — Nouvelle Donne
38 — Transaction
39 — Mutation
40 — Exclusion Mutuelle
41 — Préemption

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