Le demi-cercle (épisode 37 — Nouvelle Donne)

– Non, mais vous voulez rire ?

Maria vous regarde tour à tour, comme éberluée. Jérémie et Hugo, restés debout par manque de chaises, s’appuient contre le mur d’une manière qui se veut décontractée. Audrey, Farid et toi êtes assis à la petite table ronde. Maria, perplexe, continue de vous dévisager depuis son bureau chargé de dossiers en tous genres. Elle reprend.

– Je ne suis pas sûre de comprendre. Vous voulez que je participe à la programmation d’XXL…
– Pas la programmation, interrompt Jérémie, le développement, plutôt.
– Alors, attendez, on reprend. Pouvez-vous m’expliquer plus clairement ce que vous attendez de moi ?

Sur le papier, c’était très simple. La seule chose à faire. La bonne mesure à prendre, en toute logique. Tu reprends les éléments dans ta tête, point par point. Rapidement. Fais vite.

Tu commences :
– OK. Comme tu le sais, nous sommes à la recherche de moyens de travailler plus vite et mieux sur XXL.
– Oui, je le sais. Je t’ai demandé d’améliorer la situation il y a trois mois déjà.
– Et la situation s’améliore. Elle s’améliore.

Passons au point suivant.

Tout le monde semble suspendu à tes paroles. Tu reprends :
– Il y a trois mois, la cause de nos retards était évidente : tout d’abord on avait beaucoup de défauts résiduels. Ensuite, le code était plus difficile à maintenir qu’aujourd’hui.
– Je suis contente de l’apprendre. Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Qu’est-ce qui vous met en retard, et qui n’est pas évident ?
– Principalement, toujours les défauts résiduels. Certes, on ne peut pas dire que le code soit 100% impeccable, mais on a fini par surmonter les plus grosses difficultés de ce côté là. Tu te rappelles sûrement qu’à l’époque je t’avais dit qu’il n’y avait pas de stratégie de prévention à l’œuvre dans notre process. Maintenant c’est le cas.
– OK. Parfait. Ça vaudrait le coup de documenter ce que vous faites de différent, et de le communiquer, mais je suppose que ce n’est pas pour ça que vous sollicitez mon aide, non ?
– Non.

Audrey intervient :
– Encore que, ça nous aiderait si la Direction Technique pouvait approuver une fois pour toute la façon dont on travaille.

Maria se tourne vers Audrey :
– Tu veux dire, le demi-cercle ?
– Oui.
– Jean-Baptiste ne m’en a pas reparlé. Je suppose que pour lui le problème n’est pas tant lié à votre démarche qu’aux résultats. Il serait temps de montrer des résultats. Je ne sais pas si vous en êtes tout à fait conscients, mais on a consenti un gros effort sur la prochaine version d’XXL.

Tu fais le compte dans ta tête. Une rallonge de temps. Un nouvelle recrue.
Est-ce que c’est ce qu’on est venu discuter ? Non. Donc…

Tu reprends :
– Donc, oui, prévention : le demi-cercle, plus les tests unitaires systématiques. Mais il reste toujours des défauts résiduels. Et c’est là le problème. Si ça ne tenait qu’à nous, les stories serait OK…

Maria t’interrompt en levant le doigt de manière hésitante, comme pour signaler un détail qui cloche.
– Il y a juste un petit problème : vos stories sont peut-être bien testée, et codées comme il faut, mais elles ne font pas l’affaire.
– Voilà. C’est là où nous voulons en venir…
– Elles ne font pas l’affaire parce que Charlène — et moi dans une certaines mesure, mais c’est surtout Charlène qui travaille sur XXL en ce moment — parce que Charlène passe ses tests, et elle voit bien que le compte n’y est pas. Ici c’est un montant incorrect, là c’est une règle qui n’a pas été implémentée…
– Parce que pas comprise, interrompt Jérémie.
– Comment ça, pas comprise ?

Jérémie se tient le dos au mur, les bras croisés. Il tient dans sa main gauche une feuille A3 pliée en deux. Il dit :
– Pas comprise. Pas identifiée. Pas confirmée. Incomplète. Ambiguë. Voire, pas cohérente avec le reste de l’application.

Maria se tient coite une seconde. Elle fixe Jérémie, et lui dit :
– Mais Jérémie, mon cher ami, si ça n’est pas compris, pas identifié, pas cohérent comme tu dis, il faut venir nous en parler. Ma porte est ouverte.
– C’est justement ce que nous venons faire.

Audrey pose ses mains à plat sur la table, et dit sur un ton plus doux :
– Ce qu’il faudrait, c’est que tu passes régulièrement dans le bureau XXL; et que tu restes un certain temps avec nous, pour nous aider, en clarifiant les stories qui ont besoin de l’être.
– Voilà, c’est bien ça : vous me demandez de venir participer au développement de l’application…

Jérémie confirme :
– Oui c’est bien ça. Dans un sens.

Silence.

Jérémie reprend :
– Ta porte est ouverte, certes. Mais ton bureau est trop petit. C’est à toi de venir. En quelque sorte.

Maria secoue la tête :
– Ce n’est pas une question de place dans le bureau, Jérémie. Je n’ai pas le temps.
– Si tu pouvais trouver le temps, ça nous aiderait beaucoup.
– Mais si je ne suis pas disponible à tel ou tel moment de la journée, vous pouvez quand même travailler sur autre chose, non ?
– Oui, reprend Jérémie, on peut travailler sur autre chose, et alors on se retrouve alors avec deux problèmes au lieu d’un seul.
– Pas compris.
– Eh bien on a une story en attente de compléments, et une nouvelle story qui démarre. Et pour peu qu’il y ait aussi des questions sur cette seconde story, on va également la poser sur l’étagère, et passer à autre chose. À la fin de la journée, on a une étagère pleine de stories en attente.
– Je comprends. Je suis désolée, mais je ne peux pas me créer du temps supplémentaire. Je ne suis pas disponible !
– Dans ce cas, dit Jérémie, on attendra le temps qu’il faut. Si tu n’es pas disponible, alors les stories non plus ne seront pas disponibles.
– Mais c’est du chantage ! Vous perdez du temps, et vous me faites porter la responsabilité.

Audrey prend la parole :
– Ce n’est pas du chantage. Pas du tout. C’est simplement que, s’il nous manque des informations pour clarifier ou compléter la story, alors la balle est dans ton camp. Toi et Charlène, vous avez toutes les réponses à nos questions. Et vous pouvez nous les donner bien plus rapidement que si on devait les chercher nous-même.

Maria lève soupire, le regard dans le vide pendant une ou deux seconde. Puis elle dit :
– De combien de temps avez-vous besoin ?

Tu réponds :
– C’est difficile à dire à l’avance. Le mieux serait que que l’on convienne de faire un point, par exemple deux fois par jour…
– Deux fois par jour !
– 10 minutes seulement, avec la possibilité de passer un peu plus de temps si nécessaire.

Jérémie intervient à nouveau :
– En fait, d’après nos calculs, n’importe quel délai de réponse inférieur à 8 heures, ça serait déjà quelque chose.

Vous regardez tous Jérémie. Maria demande :
– Jérémie, qu’est-ce que tu veux dire ? De quels calculs est-ce que tu parles ?

Jérémie se tourne vers le petit tableau blanc, prend un marqueur et écrit trois nombres :

24 14(20)

– 24 c’est le nombre de stories ou tickets réalisés durant le dernier sprint… 14 : c’est le nombre de stories ou tickets qui ont été interrompus — soit 58% tout de même — … 20 : c’est le nombre total d’interruption. Et en ce qui concerne la durée des stories

Jérémie déplie ensuite la feuille A3 qu’il tenait dans les mains depuis le début de cette réunion, plaque celle-ci sur le tableau blanc, et la fixe à l’aide de petits aimants.

Jérémie reprend :
– Voici la corrélation entre le nombre d’interruptions d’une tâche et son délai de réalisation, en heures ouvrées. Je sais bien qu’un seul sprint ça ne fait pas beaucoup de points, mais ce n’était pas très simple à obtenir, donc c’est tout ce qu’on a pour l’instant.

Maria observe le graphique en silence.

Hugo intervient :
– Ah oui ! C’est intéressant : on voit bien que la majorité des tâches interrompues ont pris plus de 10 heures.

Jérémie rétorque :
– Exact.

Tu dis :
– Donc l’idée, c’est d’essayer de limiter le nombre d’interruptions, pour voir si cela a des conséquences sur la durée totale de réalisation d’une tâche. L’intuition, ici, c’est que si on s’interrompait moins, chaque tâche irait plus vite, principalement à cause du coût de reprise des tâches.

Hugo complète :
– Sauf que, bien sûr, pour ne pas s’interrompre dans une tâche, il faut qu’on dispose des réponses à nos questions.

Maria considère une dernière fois le graphique et dit :
– OK. Je vais voir avec Charlène, ce qu’on peut faire en termes de disponibilités.

Audrey dit, en se levant :
– Merci Maria.

Farid, Audrey et Hugo sortent du bureau. Maria ajoute, en consultant son écran :
– Je vais voir ce qu’on peut faire, mais je ne promets rien.

Jérémie s’apprête à décrocher sa feuille A3. Tu te lèves pour l’aider. Maria vous demande :
– Pouvez-vous me laisser ce graphique ?
– Pas de souci.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement
27 — Tempête
28 — Embardée
29 — Aménagement
30 — Interruptions
31 — Normalisation
32 — Outsiders
33 — Fabrication
34 — Observation
35 — Perturbations
36 — Conclusions

Un commentaire sur “Le demi-cercle (épisode 37 — Nouvelle Donne)”

  • En effet si le représentant du besoin est intégré à l’équipe cela va plus vite. Belle manière de présenter les choses pour aider à convaincre. ;-) Pierre
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