Le demi-cercle (épisode 35 — Perturbations)

(Re-)Bonjour. Numéro de Story / Ticket XXL (000: autre) ? [ _   ]

Tu viens à peine de t’asseoir à ton poste. Ah oui. J’avais oublié ce truc. Je travaillais sur quoi la dernière fois déjà ?

[ 501   ] ↵

Quel est le statut de US 502 ? (Done | Wait (remarques)) [ _      ]

Tu t’aperçois de ton erreur seulement après avoir validé. Tu dis : Mais non, je me suis trompé. C’est une typo !

M…

[ erreur de saisie je voulais mettre 502 ]

Tu dis :
– Jérémie, je voulais taper 502, j’ai tapé 501 par erreur. Le programme m’a demandé ce qu’il en est de la 502. Mais maintenant je veux travailler sur la 502. Il va me demander ce qu’est devenue la 501.

Jérémie répond :
– Ce n’est pas très grave : sors de ta session, et entre à nouveau..

Grmmbl…

Tu t’éxecutes.

(Re-)Bonjour. Numéro de Story / Ticket XXL (000: autre) ? [ _   ]

[ 502   ] ↵

Quel est le statut de US 501 ? (Done | Wait (remarques)) [ _      ]

[ erreur de saisie je voulais mettre 502 la première fois]

Jérémie, sans décoller les yeux de son écran, te notifie :
– Ne t’inquiète pas, le programme filtrera les micro-interruptions et les erreurs de saisie.

Story 502. Tu ouvres trois fichier sources. Ton esprit vient d’atterrir. Il est à peine 9 heures. Café. Tu as déjà pris deux cafés. Ça suffit.

L’agent ouvre la porte qui donne sur la cage d’escalier, juste au cas où. Il est seul. Il est tenté de faire demi tour. Il sort de sa poche un petit papier qu’il déplie. Il l’éclaire de sa lampe de poche.
 
Pour cette excursion, il suffira de se fier à votre mémoire des étages inférieurs, c’est la même configuration. Les cloisons sont inchangées. Faire en sorte qu’on puisse évacuer facilement de cet étage tout l’équipement obsolète afin de le remplacer en temps voulu par un équipement numérique, plus adapté à la configuration et à l’éco-système du bâtiment. Ne pas tenir compte des zones marquées par le ruban de balisage jaune et noir.  

L’étage est entièrement calfeutré. Il y fait noir comme dans un four. Le rayon de la lampe de poche balaye le sol, trouve les cloisons, ainsi que le ruban, mais celui-ci n’est plus en place, il jonche le sol.

À regrets, l’agent s’avance. Sur une des cloisons, tracée au feutre, sous une couche de poussière :

JFD 05/2011 To do : replacer cloison angle après dépose des aérations.

Évoluant dans ces anciens couloirs temporaires, muni de son éclairage de fortune, l’agent redouble d’attention. Au fond de cette partie de l’étage, du mobilier a été entièrement empaqueté dans du ruban de balisage.

Tu médites une solution. Tes pensées s’embrouillent. Tu sais que si tu restes trop longtemps sans toucher ton clavier, l’écran va se mettre en veille, et alors…

Audrey : Bon est-ce qu’au moins on peut changer la durée de mise en veille sur nos postes ? Marre de devoir saisir une justification à chaque fois que je ré-ouvre ma session.
Farid : Jérémie, tu devrais mettre une valeur par défaut : si je tape Entrée, c’est que je suis toujours en train de travailler sur la même chose que la dernière fois…
Hugo : Oui mais non : les gens pourraient trop facilement tricher. Ils se contenteraient de faire Entrée quoi qu’il soient en train de faire en réalité…
Audrey : Les gens, c’est nous, donc…
Jérémie (visiblement préoccupé par un morceau de code retors) : Hmmm…
Farid : Jérémie, qu’est-ce que tu en penses ?
Jérémie : Rien. De toutes façons on ne va pas changer le code de ce plug-in maintenant, ce serait absurde…
Farid : Et pourquoi pas ? On est « agile » non ?
Audrey : Farid, elle n’est plus drôle ta blague. Elle était drôle ce matin, à l’heure du café.
Jérémie : Pour une raison simple : on est en train d’essayer de mesurer le nombre d’interruptions que subit chaque story.
Farid : Oui.
Jérémie : Tu nous vois expliquer : « on a dû interrompre nos stories pour réinstaller une nouvelle version du programme de mesure des interruptions. » Ça fait désordre.
Audrey : On n’est plus à ça près, remarque…
Hugo : Audrey, tu es de mauvaise humeur, ce matin.
Audrey : Non. Pas spécialement.
Hugo : Ne nie pas. Tu es de mauvaise humeur.
Audrey : Hugo, tu ne peux pas vraiment lire dans les pensées des gens. Et y écrire, alors là, encore moins.
Hugo : Je plaisante.
Audrey : Ouais.

Est-ce que tout le monde pourrait se taire cinq minutes ? J’essaie de trouver la sortie.

Toi : Jérémie, est-ce que tu sais si pour la 502, on doit reprendre toutes les écritures analytiques, ou seulement celles qui sont dans le budget concerné ?
Jérémie : Aucune idée. Je ne vois même pas de quoi tu parles.
Toi : Bon, eh bien il faut que je retourne voir Maria. À moins qu’elle soit disponible en ligne…
Audrey : Elle est en CODIR ce matin.

L’agent sort de sa poche un feutre, et un paquet de notes autocollantes repositionnables tout neuf, qu’il plie en deux pour en déchirer l’emballage. Il cherche un endroit où poser sa lampe de poche, mais ne trouve aucune surface propre. Serrant la lampe entre ses dents, il écrit sur la première note du paquet : on revient . Il arrache la note et la place sur une cloison bien en évidence. Puis il ouvre la porte de la cage d’escalier et descend. La porte se referme. La note repositionnable se décolle, et tombe délicatement dans l’obscurité.

Tu observes le plafond, les mains croisées derrière la nuque. Ce qui serait bien, c’est d’être en forêt. Ou au bord de la mer. D’un mouvement de ton pied contre celui de la table, tu fais pivoter ta chaise. Tu consultes le tableau des stories dans la colonne To Do.

486 Revoir gestion passage budget-type.

Toi : Je sais qu’on manque de temps, mais là, quand même…
Jérémie : Hmmm ?
Hugo : Jérémie, on est à combien d’interruptions globalement, depuis lundi ?
Jérémie : Je n’en sais rien.
Hugo : Ton plug-in garde les interruptions dans une table, ou un fichier texte…
Jérémie : Un fichier texte.
Hugo : Combien de lignes est-ce qu’il y a déjà dans le fichier ?
Jérémie : Encore une fois, je n’en sais rien, je n’ai pas regardé. Ça ne sert à rien. Je traiterai les données à la fin de la semaine prochaine.
Hugo : Mais tu n’as pas envie de jeter un œil ?
Jérémie : Pour quoi faire ?
Hugo : Tu n’es pas curieux ? Moi j’y jetterais un œil…
Farid : Mais si tu y jettes un œil, tu dois interrompre ce que tu fais sur ta story en cours, ou pas ?
Hugo : C’est malin comme remarque…
Audrey : Encore un cas de figure où l’observateur risque de perturber le phénomène observé.
Hugo : En fait, j’ai remarqué que je m’interromps moins souvent depuis que le plug-in est en service.
Audrey : Ah bon ?
Hugo : Eh oui. Je ne sais pas si c’est subconscient ou quoi, mais je sais que chacune de mes interruptions va se retrouver dans le fichier de trace. Du coup, j’essaie de rester le plus longtemps possible sur la même story.
Audrey : Vraiment ?
Hugo : Vraiment. Depuis lundi, seulement 4 changements de story.
Audrey : Mais tu ne te trouves jamais de point bloquant sur ce qui est à faire ? Ou bien tout roule ?
Hugo : J’en trouve, mais dans ce cas, disons que je fais des suppositions, de manière à pouvoir avancer.
Audrey : Hola. Des suppositions.
Hugo : C’est ce qui compte, non ? Avancer.

Si j’allais prendre un café ?

Tu renonces une fois de plus à la tentation. Tu cherches à nouveau ta concentration.

Farid se lève et dis :
– Hop. La 512 est en recette. Quelqu’un veut un café ?

Audrey : Il va être midi. J’ai faim! On déjeune ?
Jérémie : OK.
Farid : D’accord.
Hugo : Il doit être encore assez tôt pour trouver 5 places au Jockey.

Le groupe se met en route. Vous descendez par l’escalier.

Audrey : Hugo, tu es d’accord avec moi : plus tu fais de suppositions sur la story, plus tu augmentes le risque qu’elle ne corresponde pas tout à fait au besoin.
Hugo : Je ne sais pas si je suis d’accord. Peut-être que non. Peut-être que je comprends suffisamment le besoin pour avancer.
Audrey : Ça vaudrait le coup de vérifier, quand même.
Hugo : Oui mais pour ça il faut poser le crayon, et aller trouver quelqu’un qui aurait la réponse, ça prend du temps.

L’avenue est en plein embouteillage. Vous traversez. Il faut crier pour s’entendre.

Audrey : Les tickets envoyés par la Q.A en fin de sprint parce que le programme fait pas ce qu’il faut, ça prend du temps aussi.
Hugo : C’est pas faux.
Farid : On n’en revient toujours au même problème.

Contre toutes les prédictions, la salle du fond du Jockey est déjà occupée. Le patron recommande une attente de 10 minutes.

Hugo : Je propose qu’on attende. Il va pleuvoir.
Jérémie : Si je comprends bien, Hugo, tu privilégie le choix de certaines hypothèses plutôt que de chercher des clarifications.
Hugo : C’est ça. En général c’est plutôt payant.
Audrey : Je ne vois pas l’intérêt.
Hugo : Tu as essayé d’avoir Maria ou Charlène au téléphone ces derniers temps. Même pour dix minutes ?  
Audrey : Oui. Je ne dis pas que c’est facile. Mais ça vaut mieux pour la fin du sprint.
Jérémie : Intéressant. En fait tu échanges des problèmes visibles contre des problèmes invisibles.
Hugo : Je fais ça moi ? En tout cas je ne suis pas le seul…
Jérémie : Problèmes visibles : je dois solliciter le Product Owner et le métier pour clarifier un sujet. Ça nous met en retard.
Hugo : Voilà…
Jérémie : Problèmes invisibles : je prends des hypothèses en concevant le code. Hypothèses qui peuvent se révéler fausses, mais plus tard.
Audrey : C’est ce qui s’appelle mettre la poussière sous le tapis.
Hugo : N’exagère pas.
Jérémie : Intéressant…

Un pique-nique, en forêt. C’est ça qui serait parfait.

Le patron vous installe à la table du fond. Tu lui demandes au passage s’il peut mettre la musique moins fort.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement
27 — Tempête
28 — Embardée
29 — Aménagement
30 — Interruptions
31 — Normalisation
32 — Outsiders
33 — Fabrication
34 — Observation

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Ce formulaire est protégé par Google Recaptcha