Le demi-cercle (épisode 27 — Tempête)

Silence studieux. Chacun est à son poste. Tu as pris la story 287. Tu navigues dans la base de code, à la recherche de réponses à des questions de design. Tu préfèrerais travailler sur cette story avec l’équipe, mais le projecteur est en panne, et il semble impossible d’en trouver un autre disponible dans l’étage. Tu ouvres ton bloc note à la page d’hier, pour y retrouver le schéma que tu as (vendu) montré hier à l’équipe. Tu réfléchis. Tu fouilles dans le code. Tu trouves une confirmation. Ça devrait marcher. Tu barres une ligne sur ta liste de courses. Au moins, j’ai un plan. Approuvé par Jérémie et Farid, qui ont confirmé qu’ils feraient une revue avec moi.

Le silence est rompu par un claquement sec et retentissant.

BANG!

– Woah !
– Aah !
– Hé !

Alarme. Ça bat plus vite. Ça bat vite. Calme. C’est mieux. OK. C’est l’autre…

Hugo vient de frapper un grand coup sur la table, du plat de la main. Crayons qui tombent. Deux secondes de silence.

Audrey s’exclame :
– P… mais ça va pas ? T’es complètement taré !

Jérémie les yeux fixés sur son écran, murmure :
– Non, non, non, non, non, et non.

Farid :
– T’es malade ?

Hugo vous regarde, les joues rouges, les oreilles rouges. Il a l’expression d’un bébé qui va se mettre à pleurer. Il dit :
– Pardon. Pardon. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Audrey se lève, prend son manteau, et sort du bureau.

Jérémie se lève en disant :
– Je vais me faire un thé.
– Bonne idée, je viens avec toi, dit Farid.

Tu te lèves aussi.

Vous investissez le coin-cuisine.

Jérémie prépare méticuleusement son Darjeeling, en disant :
– Il faut qu’on parle.

Tu dis :
– Je suis d’accord.
– Tu as vu Maria ?
– Je la vois ce matin, onze heures.
– Parfait.

Audrey vous retrouve autour de la machine à café, visiblement en colère. Hugo vous a rejoint également. Il semble hésitant à s’intégrer dans votre groupe.

Hugo : Je me suis égaré. J’ai agi comme un idiot. Je ne me rendais plus compte.
Audrey : Ça t’arrive souvent ?
Hugo : Ça ne m’arrive jamais. En général je suis plutôt calme.
Jérémie : Tu comprends bien que tu ne peux pas te permettre ce genre de coup, ici, n’est-ce pas ?
Hugo : Je comprends parfaitement. C’était plus fort que moi, je ne sais pas ce qui m’a pris.
Audrey : Oui, qu’est-ce qui t’a pris ?
Hugo : Ça faisait deux heures que j’essayais de résoudre un problème que j’ai avec une des classes. Il y a des parties du code, qu’en fait il ne faudrait jamais modifier !
Jérémie : Précisément.
Farid : Quand c’est comme ça il faut demander de l’aide !

—-—

Le bureau de Maria est plus encombré qu’à l’accoutumée. Maria retire hâtivement une pile de documents de la petite table ronde et t’invite à t’asseoir. Tu ne sais pas exactement comment entamer cette conversation. Tu dis :
– J’ai l’impression que vous ne tenez  pas compte de ce que nous sommes en train d’essayer de faire.

Maria paraît interloquée :
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Je ne sais pas si tu réalises les dégâts considérables que produit l’arrivée d’un nouveau dans l’équipe.
– Je sais que ça s’est fait un peu à la hâte, avec très peu de temps pour préparer son arrivée, mais on n’avait pas tellement le choix, il fallait se décider rapidement…
– Ce n’est pas de la préparation dont il s’agit…
– Et la décision a été prise en haut lieu. Je sais bien que ce n’est pas génial, mais c’est un peu délicat de notre part de discuter lorsque la direction nous donne des moyens supplémentaires.
– À mon sens, ce ne sont pas des moyens supplémentaires. Je le vois plutôt comme un frein, en fait.
– N’exagère pas.
– On vous annonce qu’on va améliorer notre façon de travailler, et vous, vous nous donnez simplement plus de travail.
– Comment ça plus de travail ? Pas plus de travail : au contraire, plus de personnes pour faire le travail.
– Non : plus de travail.
– Je ne te suis pas.
– Le travail, ce n’est pas de produire des lignes de code. Le travail, c’est de prendre des décisions ensemble rapidement. Lorsqu’on intègre une nouvelle recrue, le consensus sur ce qu’il y a à faire, sur la façon de le faire, et tout ce qui concerne l’application, en gros tout ce qui contribue à la vitesse de l’équipe, en prend un coup.
– Je vois. Ça casse votre rythme, mais c’est reculer pour mieux sauter. Répartissez-vous le travail. Quand on se répartit correctement le travail, une personne supplémentaire c’est du temps gagné, pas du temps perdu.
– Le travail ne peut pas être fait séparément, lorsque ce travail consiste à prendre des décisions ensemble, justement.

Maria soupire. Elle dit :

– On tourne en rond…
– C’est parce que ton idée du développement n’est pas le développement tel que nous le pratiquons.
– Eh bien revenez à mon idée !
– C’est à dire ?
– Vous savez ce que vous avez à faire — je suis sidérée d’avoir à te l’expliquer — et ce que vous avez à faire c’est : coder les stories, corriger les bugs, éviter d’en produire de nouveaux.
– Comment crois-tu que nous évitons d’en produire de nouveaux ?
– Le comment, ça c’est votre affaire ! Je n’ai pas un temps infini, là.

Tu regrettes de n’être pas venu avec le plan de bataille : le diagramme qui montre clairement là où il est possible de choisir de passer du temps, et les conséquences de ces choix.

Respiration.

Tu reprends :
– J’entends une contradiction dans ton propos.
– Comment ça ?
– D’abord tu nous dis comment faire notre travail « Répartissez-vous les tâches » et ensuite tu nous dis « le comment, c’est votre affaire », c’est contradictoire.

Maria lève les yeux au ciel.
– Mais enfin, tu comprends ce que je veux dire.
– Je ne suis pas sûr, non.  

Elle pointe un index accusateur  :
– Ou bien tu ne veux pas comprendre ? En fait, je te trouve plutôt ingrat pour quelqu’un qui vient de voir son projet toucher une rallonge budgétaire de quatre mois et demi.
– Je ne le vois pas comme une rallonge budgétaire, je le vois comme un effort de coordination supplémentaire dont on se serait bien passé ! Nous recevons des demandes contradictoires…
– Non, vous recevez des moyens. Toutes les équipes n’ont pas autant de chance. Et tu joues les divas.

Diva. Mais certainement pas.  

Tu sais que le sang te monte au visage. Respiration. Décortique cette discussion, au lieu de t’énerver.

Tu reprends :
– Est-ce qu’on pourrait revenir au sujet de la discussion ?
– Non. On n’y revient pas, je n’ai pas de temps pour ça, et la décision a été prise, un point c’est tout. Désolée de casser votre petite équipe, mais à un moment donné, il faut avancer.
– Jean-Bernard croit nous faire avancer, mais il vient de nous immobiliser.
– Ce n’est pas Jean-Bernard qui a décidé.
– Peu importe qui, pour moi.
– Vous faites avec, un point c’est tout. Je dois y aller. Je pense qu’on a fini.

—-—

Tu t’assois devant ton poste à nouveau. Hugo et Farid sont occupés à déverminer le code sur lequel Hugo a craqué. Audrey est partie en réunion avec Charlène et Maria.

Jérémie sort de sa concentration :
– Alors ? Qu’est-ce que ça a donné ?
– Rien de bien prometteur, pour l’instant.

Tu te demandes ce qu’attendait précisément Jérémie de ton entrevue avec Maria, et pour quelle raison il n’a pas tenu à t’accompagner.

Tu ouvres ta session, tu recherches sur le site interne la page qui concerne l’intendance et le matériel.

Jérémie demande :
– Qu’est-ce que tu fais, du coup ?
– Je regarde si je peux commander une nouvelle lampe pour le projecteur.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions
26 — Débarquement

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