Le demi-cercle (épisode 26 — Débarquement)

La porte s’ouvre.
– Salut, moi c’est Hugo. Où est-ce que je m’installe ?

Tu te retournes pour observer le grand blond barbu à la chemise de bûcheron qui vient de poser cette question.
Jérémie lève le nez de son écran, dévisage Hugo, retourne à son écran, et dit d’un ton docte :
– Ça dépend de primo pour quoi faire, secundo pendant combien de temps.
– Hein ? Fait Hugo.

Il pose son sac sur une des tables centrales.

Farid l’observe en croisant les bras :
– Salut ! Moi c’est Farid. Tu es sûr que tu es au bon étage ?
– Salut Farid ! C’est bien l’équipe XXL, ici ?

Ils se serrent la main. Présentations. Tout le monde se serre la main.

Tu demandes :
– Donc, qu’est-ce que tu viens faire dans le projet, Hugo ?
– Sans rire, répond Hugo, personne ne vous a informés ? Il y a un loupé, là. Grave. Normalement, on aurait dû avoir un meeting la semaine dernière, mais votre manager…
– Maria ?
– …Maria, n’a pas pu l’organiser parce qu’elle était à l’étranger toute la semaine. Elle m’a dit qu’elle vous préviendrait, mais visiblement ça ne s’est pas passé comme prévu.
– En effet.
– Bon, où est-ce que je m’installe ? Vous avez un poste de travail pour moi ?

Pause.

En voilà une bonne nouvelle. Qu’est-ce qu’on va faire avec lui ? Si tu racontais une blague ?

Tu te tournes vers ta machine, ouvres une boite de dialogue.

hello Maria, on a Hugo qui est arrivé ce matin.
C’était prévu ? Personne au courant ici.





oui c’était prévu mais j’ai eu un contretemps
et n’ai pas pu venir vous en parler
son PC est arrivé ?

Non, pas de PC.
Je peux venir te voir là tout de suite ?

Je ne suis pas au bureau. Demain.
Hugo va développer avec vous.
Aidez-le à se familiariser avec l’appli.

Tu refermes la boite de dialogue.

Tu te tournes vers Hugo :
– Le mieux, pour commencer, ce serait que tu travailles en binôme avec l’un d’entre nous.
– Euh… pour commencer je veux bien, mais sinon le binômage c’est pas trop mon truc. Ça tue ma créativité. Et puis je préfère me faire une idée par moi-même, sans subir l’influence d’un habitué de la maison sur le code que je regarde.

Audrey, les yeux écarquillés, t’adresse une question silencieuse. Mais qu’est-ce qui se passe ?

Pause.

Tu reprends :
– Ah oui. Bon, eh bien on verra. Pour ton information, la moitié du temps, on code en mob programming.
– Je connais pas. C’est quoi ?

OK.

Tu dis :
– On te montrera. Le mieux c’est que tu en fasses l’expérience.
– OK.

OK.

Vous délibérez afin de savoir à quoi Hugo pourrait travailler ce matin.
Tu dis :
– Le mieux, Hugo, ce serait que tu te familiarises avec les environnements, la gestion des sources, le glossaire, le modèle de données…

Jérémy interrompt :
– Tu veux dire les modèles de données…

Farid propose :
– Il y a un ticket qui est tombé hier : Hugo peut binômer avec moi ce matin pour le résoudre.

Hugo vous observe, souriant. Il répond :
– OK. Je suppose qu’on n’a pas tellement le choix.

Farid va chercher une chaise, fait un peu de place à sa table, et dit :
– Je te propose de prendre le clavier.
– Ça marche.

Tu déverrouilles ton écran, tu reprends ton travail.

Farid guide Hugo dans l’outil de ticketing, puis dans l’environnement de développement. Il entame de longues explications sur un ton doux, comme si Hugo avait seulement dix ans. Hugo le reprend, pose des questions lorsqu’il ne comprend pas, et lorsqu’il a compris, formule une approbation.

– OK. Vu. OK.
– Et ça, dit Farid, c’est la classe qui implémente la couche de contrôle. Enfin, si on peut dire.
– Je vois.

Dédale obscur, parsemé de petites lumières comme dans une salle de cinéma qu’on aurait progressivement transformé en entrepôt de fournitures de bureau. Au delà des allées, on distingue vaguement un amas d’objets entassés : meubles, entiers ou désassemblés, caissons, matériel de rangement, machines, accessoires obsolètes, déposés là au cas où. Les plus petits objets servent à caler les plus volumineux. Tout se tient. Tout est en équilibre. Rien n’a bougé depuis deux ans, lors de la dernière intervention dans ce hangar. L’équipe venait déposer un nouvel objet — on a oublié lequel exactement — et la place manquait. Un des agents tirait maladroitement sur un long tube métallique en vue de le dégager pour faire de la place, et la masse entière a vacillé. L’équipe a évacué. Le dernier sorti a refermé la double porte, sur laquelle il a posé un scellé, et attaché le document officiel, jaune encadré avec les pointillés noirs, et son symbole en forme de triangle renversé (défaut de structure – ne pas entrer).

Tu écoutes distraitement la conversation entre Hugo et Farid. …Modèle Vue Contrôleur ? Je sais, mais ce n’est pas comme ça que c’est fait… OK. OK…

L’invité marche, accompagné de son guide, dans la salle qui surblombe le hangar-cinéma. On pourrait le localiser précisément rien qu’aux vibrations de ses pas. On dirait qu’il s’essaye à déplacer des objets, en les traînant ou les poussant, comme s’il voulait les sortir de la pièce. On entend des chocs sourds. On l’entend s’étonner, rire, jurer. Il n’a pas encore l’habitude de chuchoter. Il agit comme un lunatique à qui l’on ferait découvrir un parc d’attractions démantelé pour cause de défaillance. Tout ce matériel qu’on a démonté et entreposé dans la précipitation, il voudrait le remonter, ne serait-ce que pour mieux comprendre. Créativité.

– Donc là, je peux relancer le build.
– Vas-y.
– Hmmm, oui mais ça ne compile plus.

Pause de trois secondes.

Farid demande, sur un ton posé et calme :
– Alors, à ton avis, pourquoi ça ne compile plus ?
– À toi de me dire, mec. C’est ton code.
– Non, ce n’est pas exactement mon code.
– Mais là, je débarque, et tu me demandes de deviner pourquoi ça ne marche plus ?
– Non, je veux juste savoir si tu vois ou pas.
– Ben non, je vois pas.

Rires.

Farid demande :
– Est-ce que tu peux me passer le clavier deux secondes ?
– Vas-y.
– Je veux juste corriger ça… Voilà, maintenant ça compile, on peut lancer les tests. Reprends le clavier.
– OK…
– Mais ce test, ici, échoue.
– Exact. Null pointer exception.
– Voilà.
– On peut le relancer en mode debug ?
– Si tu veux.
– Ou bien est-ce que tu sais pourquoi ça plante ?
– Pas sûr.
– OK. Donc je mets un point d’arrêt ici. Et je lance en mode debug
– OK.
– Voilà…
– Donc : quelle valeur a la variable budgetDecompteState ?
– Attends, je regarde : null.
– Donc ?
– Donc quoi ? Comment veux-tu que je sache ? À quoi tu joues ?

Exaspération. Tu voudrais dire : « Tu n’as pas les cartes. Farid essaie de te les passer, mais visiblement il ne s’y prend pas bien. »

Tu dis :
– Et si on faisait un break ?

Hugo et Farid disent :
– OK !

Jérémie :
– Je suis sur un truc.

Audrey :
– J’ai une réunion dans 10 minutes, mais oui.

Le coin cuisine est vide. La machine à café est disponible, et en service. Tu invites Hugo :
– Qu’est-ce que tu prends ?
– Un café court, sans sucre. Merci.

Les cafés sont servis.
Pause.

Hugo entame la conversation :
Hugo : Bon finalement ce n’est pas si terrible que ce qu’on m’avait dit.
Farid : Qu’est-ce qu’on t’avait dit ?
Toi : De quoi tu parles ?
Hugo (sourit) : Hé ! Doucement ! Non, je veux dire, l’état de l’application.
Audrey : Qui c’est ce « on » ?
Hugo : Ce que je veux dire, c’est que, bon, l’application marche.
Audrey : On ne serait pas là, si elle ne marchait pas.
Toi : Bien vu.
Hugo : Non parce qu’on m’avait dressé un tableau un peu sombre, mais finalement, ça va…
Audrey : Encore une fois, c’est qui « on » ?
Hugo : Maria, et Jean-Bernard.
Farid : Qu’est-ce qu’il t’a dit Jean-Bernard ?
Toi : C’est pas ça qui m’intéresse, personnellement. Dis nous plutôt ce que tu vois, pas ce qu’on t’a dit.
Hugo : Euh, pour l’instant, je n’ai pas grand chose à dire. À part que ça marche.
Audrey : Bien sûr que ça marche. Ce logiciel c’est la vache à lait de l’entreprise.
Toi : Sur quel genre de systèmes tu travailles d’habitude ? Est-ce que c’est toujours chez des éditeurs ?
Hugo : Ah non, en fait c’est ma première mission chez un éditeur.
Farid : Ah je vois.
Hugo (souriant) : Qu’est-ce que tu vois ?
Farid : Non, en fait, je suis comme toi. Pour l’instant, pas grand chose à dire.
Hugo : Hé mais, décompressez !
Audrey : Qu’est-ce qui te fait dire qu’on est compressés ?
Hugo : Je ne sais pas, moi… C’est bizarre !

Silence.
B. A, BA. On recommence depuis le début.

Le guide ouvre la porte, et fait passer l’invité devant lui. L’invité se faufile en disant merci, et sort du hangar. Le guide se faufile et le suit. Rai de lumière. Fermeture. Obscurité. Verrouillage à double tour. Silence. On entend l’invité, à l’extérieur, qui demande à voix haute :
– Pourquoi cette précaution ? Qui voudrait entrer dans ce capharnaüm ?
On n’entend pas le guide, qui chuchote.

Tu dis :
– Bienvenue Hugo. C’est un peu bizarre, mais je suis sûr qu’on va s’y faire.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 — L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 — Jouer et ranger
18 — Arrangements
19 — Mise au point
20 — Expérimentation
21 — Échantillons
22 — Non-conclusions
23 — Non-décisions
24 — Épisode neigeux
25 — Fusions et confusions

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