le demi-cercle (épisode 19 — Mise au point)

Un café dans une rue adjacente à la rue où siège ton entreprise. Activité de milieu d’après midi, avec assez peu de clients.

Toi, Farid, Jérémie, assis à une table.

Toi : Audrey est encore en réunion ?
Jérémie : Oui, j’ai laissé un mot sur son écran. « On est au Jockey ».
Farid : J’espère qu’elle aura la bonne idée de repasser par son bureau avant de nous chercher dans la salle de réunion.
Jérémie : Mais oui. On peut commencer ?

Le serveur s’approche.

Le serveur : Bonjour messieurs, qu’est-ce que ce sera ?
Toi : un café.
Jérémie : un chocolat chaud.
Farid : un café aussi.

Le serveur repart.

Toi : Je suis content qu’on ait trouvé de la place ici.
Farid : Faudrait quand même faire quelque chose à propos des salles de réunions. Tout le monde passe sa vie en réunion dans cette boîte…
Jérémie : Je ne vois pas ce qui nous empêchait de faire la réunion dans le bureau.
Toi : Je préfère ici, parce qu’au moins on ne sera pas interrompu par le téléphone ou les demandes impromptues.

Audrey arrive et s’installe.

Audrey : J’ai vu votre message. Ça va, c’est pas trop décontracté comme salle de réunion ? Vous avez commencé ?
Jérémie : On vient juste de commander.
Audrey, au serveur de loin : Bonjour, un thé s’il vous plait !
Farid : Bon. C’est quoi l’objectif de la réunion ?
Toi : Parler de l’approche mob programming, et faire le point sur les progrès réalisés. Et si vous avez d’autres sujets, ne vous privez pas.
Jérémie : Alors pour ce qui concerne les progrès, ça va aller vite…
Farid : Moi j’aimerais qu’on parle de la façon dont on est en train de changer le code.
Toi : Audrey ?
Audrey : Je n’ai pas d’autre sujet.
Toi : Bon. Cette semaine on a corrigé 4 défauts. Et on en a identifié 3, qu’on a réussi à ne pas laisser dans le code.
Jérémie : Ah bon ?
Toi : Oui, pendant la session de mercredi.
Jérémie : Tu comptes comme un défaut identifié le fait de constater qu’un test qu’on vient d’écrire ne passe pas ?
Toi : Pas du tout. Je parle du cas qui est apparu alors que tous nos tests étaient verts, quand on s’est demandé ce qui se passerait en cas de période budgétaire trop grande.
Jérémie : Ah oui, celui là. En l’occurrence, ce n’est pas vraiment un défaut.
Audrey : Euh. Si on doit passer en revue chaque défaut, pourquoi personne n’est venu avec un laptop ?
Toi : Tu as raison Audrey, ce n’est pas le sujet.
Jérémie : Un peu quand même, vu que les résultats de l’expérience peuvent être interprétés différement selon la règle appliquée pour le comptage des défauts.
Farid : Pardon, de quelle expérience tu parles ?
Jérémie : Mob programming.
Farid : Ah oui.

Audrey (au serveur qui apporte un thé) : Merci !
Toi : Cette semaine on a travaillé 2 jours et demi en mob programming. Globalement, qu’est-ce que vous en pensez ?
Audrey : J’ai l’impression que ça fonctionne. Quand on regarde le code, il a une tête un peu plus raisonnable, et en plus il a des tests. C’est un progrès.
Farid : Oui. Sauf que ça prend un temps fou de programmer à quatre comme ça. On risque de se mettre encore plus en retard que l’on est déjà.
Jérémie : Ça, si chaque session ne se transformait pas en conférence sur le découplage…
Audrey : Ça te va bien de dire ça, tu es toujours le premier à proposer des refactos.
Toi : Un temps fou, c’est à dire ? Qu’est-ce qu’on produit habituellement en 2 jours et demi quand on travaille chacun dans son coin ?
Farid : En deux jours et demi, à quatre, pas mal de code en fait.
Toi : Ah bon.
Farid : Exactement. Et on n’arrivera jamais à livrer à temps si on continue comme ça.
Audrey : Je ne sais pas si on arrivera à livrer à temps, mais en tout cas, on aura moins de temps à passer à déverminer le code en urgence, ça c’est sûr.
Toi : Jérémie tu as une idée de combien de lignes de code on produit habituellement en deux jours et demi ? Je pense qu’il faudrait quantifier « pas mal de code ».
Jérémie : Oh mais ça peut se mesurer. On va le mesurer.
Audrey : Dans ce cas là tu dois aussi mesurer le temps passé par tes coéquipiers lorsqu’il faudra débugguer.
Farid : Comment tu sais qu’il y aura des bugs ?
Audrey : Non mais vous rêvez, ou bien c’est moi ? Combien on a de tickets ouverts ?
Jérémie : C’est une question réthorique que tu poses là.
Audrey : Ah oui tu as remarqué ? Mais tant qu’on en est à parler mesure, alors il faut tout prendre en compte. Vous ne pouvez pas dire « eh bien moi, c’est cool, je produis tant de lignes de code en un jour, et c’est cool, parce que je vais bien plus vite que quand on code en groupe. Et les bugs, eh bien on verra plus tard ».
Jérémie : Et pourquoi pas ?
Audrey : Parce que, devine qui va se taper les bugs à corriger en fin de recette ?
Jérémie : Qui d’autre que nous ?
Audrey : Précisément. C’est comme si tu disais : « vous savez quoi, pas la peine de prendre le temps de vérifier l’huile. Faut faire vite. Et si on tombe en panne ? Eh ben on poussera ! »
Jérémie : Encore une fois : pourquoi pas ?
Audrey : Quand tu pousses une voiture, elle roule à combien à l’heure ?
Jérémie : Ça dépend du relief…
Toi : Je dirais 2km / heure.
Audrey : Voilà.

Pause de trois secondes.

Jérémie : On a déjà eu cette discussion, je crois.
Toi : Oui on l’a déjà eue, mais on n’a pas pris de décision depuis.
Farid : Je propose que ceux qui veulent travailler en groupe travaillent en groupe. Moi je préfère travailler seul.
Audrey : C’est quoi ton but, Farid ?
Farid : Tenir les délais.
Toi : Qu’est-ce qui se passera si on ne les tient pas, quoiqu’on fasse ?
Farid : Moi je tiendrai mes délais.
Audrey : « Mes délais » ? Vraiment ?
Jérémie : Farid, si on livre en retard, on livre en retard. Tu ne peux pas livrer juste ta partie.
Farid : Dommage.
Audrey : Ce n’est pas comme ça que je vois le travail en équipe.
Farid : Si vous adoptez une organisation qui vous fait perdre du temps, je n’ai pas d’autre solution.
Toi : On n’a pas encore démontré qu’elle faisait perdre du temps, note.
Farid : On n’a qu’à comparer les deux façons, et rendez-vous à la fin.
Audrey : Oulah mais c’est n’importe quoi ! Stop !

Pause de trois secondes. Audrey fixe son regard sur sa tasse de thé, le visage tendu.

Audrey : On a un projet, un objectif en vue, sur lequel on est d’accord. On a des ressources communes auxquelles on fait attention : le temps, l’espace dans lequel on travaille, nos outils, notre environnement. On parle de ce projet sans s’arrêter. On essaie d’améliorer nos chances de le réussir, et aussi notre compréhension du problème, la connaissance qu’on a du domaine, et nos compétences techniques. On essaie de gagner en réactivité, en crédibilité devant les sponsors, et en qualité du service rendu.
Farid : Je suis d’accord…
Audrey : On essaie d’améliorer tout cela ensemble. La seule chose qu’on essaie plus d’améliorer, c’est l’état de ce code.

Silence.

Jérémie : Bon, OK, mais ce n’est pas si dramatique non plus…
Audrey : C’est ton point de vue.
Jérémie : Ce que je veux dire, c’est que c’est partout pareil.
Audrey : Comme si c’était une raison de laisser tomber.
Jérémie : Au moins reconnais, cette non-qualité, ça nous permet de subsister.
Toi : Euh…
Audrey : Sans rire ! Tu as regardé le backlog de Charlène ?
Jérémie : Pas vraiment, j’avoue…
Audrey : Moi j’en ai pris connaissance avec Maria figure-toi. Tu n’as pas idée du nombre d’évolutions et d’améliorations qu’elles ont en projet. Comment tu peux dire : la non-qualité, ça nous donne du travail ?
Jérémie : Mais je plaisante, oh !
Audrey : débugguer du code pourri toute la journée, ce n’est pas ce que j’ai signé !
Farid : Personne, Audrey.
Audrey : Alors qu’est-ce qu’on décide ?

Long silence.

Jérémie : De toutes façons quoi qu’il arrive, on devra rendre des comptes sur la démarche.
Toi : C’est sûr. Ce qui me fait peur, c’est qu’on ne sait même pas s’il y aurait une façon de tenir les délais, quelque soit la méthode.
Farid : La méthode habituelle, au moins on la connaît.
Toi : Farid, sans vouloir mettre les points sur les i, Maria, Jean-Bernard, et le Directeur des Ventes veulent savoir ce qu’on va changer pour que la qualité soit au rendez-vous. On peut difficilement leur dire : « on va faire comme d’habitude, mais en mieux ».
Farid : Je sais. Je sais.
Jérémie : Notez qu’on n’est pas obligés de décider maintenant.
Toi : Tout à fait d’accord. Ni obligés de décider définitivement.
Jérémie : On n’a qu’à mesurer. Si c’est une expérimentation, pourquoi est-ce qu’on ne mesure rien ?
Audrey : Oui, pourquoi ?
Toi : Je propose qu’on mesure — Jérémie, à toi de nous dire comment — et qu’on reprenne l’expérience pour la semaine, deux jours et demi de Mob, et deux jours et demi en solo.
Farid : OK.
Jérémie : Ça marche.
Audrey : OK. Je pense qu’on a fini. On y retourne ?

Vous laissez de l’argent sur la table et quittez le café.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière
15 – L’hypothèse et la Règle
16 – Déplacements
17 – Jouer et ranger
18 – Arrangements

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