Le demi-cercle (épisode 15 — L’hypothèse et la règle)

Le métro est bondé. C’est tout juste si tu as la place pour utiliser ton téléphone. Tu essaies de finir cette partie de WordPugilat. Tu cherches le mot qui ferait le meilleur score, sans le trouver. Ça fait déjà deux jours que tu te bats sur cette grille. Tu essaies des mots tour à tour, y compris des mots que tu as déja essayé. Tu entres à nouveau tes lettres dans WordPugilatCheat histoire de tricher, mais sans succès. Tu reviens dans le jeu. Tu scrutes ta grille. La petite jauge au dessus du drapeau des scores indique que le meilleur mot fait probablement dans les 120 points, et toi tu trouves au mieux 43 points. Laisse tomber, à ce jeu tu ne vaux rien du tout. Tu prends une respiration pour balayer cette suggestion, tout en redoublant d’efforts de réflexion.

Si ca se trouve, la jauge est buguée. Elle t’indique un maximum possible qui n’est pas faisable avec un vrai mot en fait.
Ou bien c’est vraiment toi qui ne vois pas le mot qu’il faut faire pour avoir le maximum.
Ou bien les deux.
Ou encore, de temps en temps, la jauge change d’échelle exprès, uniquement quand la grille est compliquée pour que ça ne se voit pas, tout ça pour accrocher les joueurs. C’est pas un bug, c’est une feature.
Ou bien encore, ils ont glissé cette feature malicieuse, mais elle est buguée elle aussi.
Il y a la feature, et elle est buguée, et le vrai mot qui fait le vrai maximum de points, tu n’arrives pas à le trouver de toutes façons.

Tu réprimes un gémissement. Tu remets ton téléphone dans ta poche, vu que tu descends à la prochaine. Tu reprends ton téléphone, et tu lis tes mails.

de: jb.locronan,
a: team XXL, m.perez
sujet: rework v4.5 pouvons-nous faire un point demain à 9h30 merci
tout est dans le titre

En arrivant, tu demandes à la cantonade :
– Z’avez vu ? À 9h30 réunion avec le CTO.

Farid suggère :
– On ramène les croissants ?

Sans quitter son code des yeux, Jérémie répond :
– JB arrive à 8 heures le matin. A mon avis il a déjà déjeuné.
– Dommage, répond Farid. Sinon pour la 4244, est-ce que quelqu’un peut m’aider ? Je vais craquer.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Fais voir le ticket ? dit Jérémie en ouvrant le bug tracker. Je passe l’année budgetée, report partiel, option sans dépassement, valide, montant erroné, j’attends 34320 j’obtiens 34000. données idem 4243.
– J’en suis à 34620, dit Farid. J’approche du résultat, mais franchement je ne sais plus quoi faire…
– Comment ça, tu en es à 34620 ?
– Je veux dire que c’est pratiquement le résultat attendu, sauf que pas tout à fait.

Jérémie croise les bras, ferme les yeux, prends un temps pour réfléchir. Il demande :
– Qu’est-ce tu as déja essayé ?
– J’ai suivi pas à pas l’exécution au débugueur, pour comprendre comment on calculait le budget reporté. Ensuite j’ai repris le jeu de données de l’environnement de recette à l’identique…
– Tu veux dire que tu as recopié les datafiles de la base RE7 ?
– Non, j’ai fait des SELECT et ensuite j’ai bricolé un script pour insérer les données en DEV.
– OK…
– J’ai aussi recopié les données de paramétrages.
– OK…

Jérémie vient d’avoir la même idée que toi. Il demande :
– Comment est-ce qu’on sait que le résultat devrait être 34320 ?
– C’est dans le ticket, Jérémie.
– J’entends bien. Je me demande comment Claudia a établi que son résultat attendu devrait être 34320 ?
– Alors là, mystère.
– Est-ce que tu peux l’appeler pour le lui demander ?
– Hmmm. Je préfère d’abord vérifier de mon côté qu’on a pas une erreur de calcul. Tu sais comment c’est quand on les dérange pour un truc qui était de notre fait…

Jérémie dit :
– De notre fait, de notre fait… Si ça se trouve, Claudia s’est trompée dans ses calculs, et c’est le programme qui est correct.
Farid dit :
– Oui mais ça pourrait être très bien un bug de notre côté qu’on ne voit pas.
Tu ajoutes :
– Ou bien les deux…
Jérémie commente :
– Ahhhh… Intéressant. Mais beaucoup moins probable.
Farid dit :
– On tourne en rond, les gars. Vous pouvez m’aider ou pas ?

Tu prends ton téléphone :
– J’appelle Claudia. Comme ça on sera fixé.

Tu entends : « vous êtes bien sur le répondeur de — Claudia Courdel — Laissez-moi un message et je vous rappellerai dès que possible. ». Tu raccroches.
– Je vais lui faire une demande via le bug tracker.

Tu ouvres le bug tracker et tu t’y mets.

numéro : 4244        date : 2017/08/31 [COMMENTER]

[Bonjour Claudia serait-il possible de nous indiquer la règle de calcul qui permet d’obtenir le résultat attendu 34320 ? Merci d’avance] [SUBMIT]

Dans le bureau de Jean-Bernard. Il est 9h35. Audrey vient d’arriver, elle est essoufflée. Farid et Jérémie entrent avec deux chaises supplémentaires. Tout le monde est là, y compris Maria. Jean-Bernard termine un mail sur son laptop, ferme son laptop, puis commence :
– Merci d’avoir pu répondre, et encore désolé, c’était mon seul créneau.
Maria dit :
– Pas de souci.
– Donc. Au vu des divers problèmes de qualité rencontrés ces derniers mois, la Direction a décidé de reporter la sortie d’XXL 4.5 le 15 Janvier au lieu de fin Novembre. Ça nous donne un mois et demi de sursis.

Sursis.

C’est une cour d’immeuble, tout ce qu’il y a de plus ordinaire. À part les murs sans fenêtre. Pas de fenêtre avant le troisième étage. Notre base de code est quelque part dans cet immeuble. Il n’y a pas d’entrée. Pas de sortie. Il y a une estrade en bois au milieu de la cour, pourrie par la pluie. Un escabeau donne sur l’estrade, deux marches. Impossible de savoir à quoi sert cette estrade. De plus, les planches ont l’air particulièrement glissantes. Monte sur cette estrade, et tu es à peu près certain de te casser la g…

Tu dis :
– OK.
Jean-Bernard reprend :
– Maria me dit que vous êtes en train de changer votre méthode. J’aimerais en savoir plus, et notamment j’aimerais savoir quel est l’impact pour les projets TeTrA, Parady, et sur la maintenance des anciens programmes.

Silence. Farid et Jérémy te font signe qu’ils ne comprennent pas cette question. Tu hésites :
– C’est à dire, l’impact ?

Jean-Bernard croise les mains et reprend à nouveau :
– Votre application n’est pas la seule à subir des aléas. Si vous avez une solution qui marche, j’aimerais qu’on puisse l’étendre rapidement. La dernière chose que j’ai envie de voir ici, c’est une multiplication des standards. Sans compter que si votre méthode est un succès, elle va faire des émules. Les autres équipes vont vouloir se l’approprier, et elles risquent de l’appliquer à tort et à travers.

Mais de quoi tu parles, Jean-Bernard ?

Tu te penches un peu sur ta chaise, comme pour te concentrer, et tu dis :
– C’est à dire, ce n’est pas vraiment une méthode. On est en train de réfléchir à la façon dont on peut améliorer le code, en y travaillant à plusieurs au lieu d’y travailler tout seul.
– Je n’ai pas compris. Vous êtes déjà quatre. Cinq, en comptant Maria.
– Ce qu’on voudrait faire, c’est travailler ensemble sur la même partie du code, en utilisant un rétro-projecteur. Il nous faut un rétro, et réarranger les bureaux pour qu’on puisse utiliser le mur du fond.
– Attends. Tu veux dire que vous écrivez le code d’une même story, à quatre ?
– Oui.
– Ça ne marchera jamais.
– On veut essayer.
– Ça ne marchera jamais. C’est comme si tu disais qu’on va résoudre les problèmes en faisant des réunions. Tu as déjà assisté à un planning game dans lequel le scrum master remplissait une feuille de tableur pendant que toute l’équipe attendait. C’était une perte de temps. Tu étais le premier à le faire remarquer.
– Dans ce cas, oui, c’est une perte de temps.
– Je ne vois pas la différence. À quatre de front, sur une tâche. Tu vois bien que ça ne marche pas : un qui code, et trois qui attendent.
– Tout le monde code.
– Alors c’est le bazar. Chacun a sa manière de faire. C’est même pour ça qu’on a arrêté les revues de code. Tu vas en avoir deux qui débattent, et le reste de l’équipe qui regarde.

Oui, c’est ce qui se passe exactement, là maintenant.

Jean-Bernard se tourne vers Jérémie :
– Jérémie, qu’est-ce que tu en penses ? Tu connais bien la maison.

Jérémie lève la main, comme pour dire « alors là, je t’arrête », mais il dit :
– Oh moi, tu sais, je suis pas au courant des dernières techniques…
– Quand même.
– Mais bon, quand on voit ce qu’on trouve dans le code…
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Ça vaut peut-être le coup de relire, histoire de pas laisser passer trop de défauts. Maintenant, relire à deux ou à plusieurs…
– Je vois. Audrey ?

Audrey observe son équipe, et dit :
– J’ai eu l’occasion d’essayer ce qu’on veut faire, au Dojo. Je sais que ça marche très bien pour certaines équipes.
– Il faudra me les présenter, alors. Parce que là, je ne vois pas. Je pensais que vous aviez un plan, mais là on est loin du compte.

Tu reprends :
– Jean-Bernard, qu’est-ce qu’il faudrait pour que tu approuves ce plan ?
– Que ce soit un plan justement, et pas une trouvaille à la mode. On n’est pas au Dojo, on est un éditeur majeur sur la place.

Ouah.
Tu réprimes une réponse immédiate. Pause respiration.
Tu vas faire ce qu’il faut pour prendre l’information qui est là, et laisser de côté l’emballage.

Tu reprends :
– Un plan. OK.
– Avec un retour sur investissement, et des preuves que ça fonctionne. Ce n’est pas le moment de bricoler, on a la direction des Ventes sur le dos en ce moment. Je ne suis pas confiant.
– Qu’est-ce qu’il faudrait pour que tu sois confiant à 100% ?
– Si ça ne dépendait que de vous ce serait simple.
– Qu’est-ce qu’il faudrait pour que tu nous fasses confiance à 100% ?
– C’est quoi cette question ?
– Juste une question. On se propose de changer la façon dont on code sur XXL, ou au moins d’essayer.

Tu regardes furtivement autour de toi. Audrey à l’air détendue, son cahier sur les genoux. Jérémie se tient les coudes sur la table, menton sur les mains. Farid, les bras croisé, l’air un peu grave. Maria est comme en observation, neutre, sans donner de signe d’inquiétude. Tu reprends :

– C’est nouveau. Donc…

Jean-Bernard t’interrompt :
– Je veux voir des résultats, et avant fin Novembre. Je veux savoir que vous avancez, et que vous ne rencontrez plus les problèmes que les Ventes nous ont reprochés sur la dernière version. Si vous pouvez me prouver que vous avez une version plus fiable en moins de temps qu’avec la démarche habituelle alors j’aurais confiance. Et bien sûr, vous me tenez cette deadline de mi-Janvier.

Deadline.

C’est encore la même cour d’immeuble. On dirait que les fenêtres sont encore plus haut maintenant. On dirait que la pluie va tomber. On a mis des gardes-fous sur l’estrade. Ce serait un cauchemar de glisser sur ce bois humide.

Jean-Bernard se lève :
– Merci pour votre temps. Bon courage.

Dans l’escalier, Jérémie et Farid discutent en plaisantant à propos de l’idée des croissants. Jérémie dit :
– Tu ne connais pas le bonhomme, Farid.
– Maintenant si, un peu mieux.

Ton téléphone sonne.
– Allo ? Vous avez cherché à me joindre ?

C’est Claudia Courdel.
– Bonjour Claudia, merci de me rappeler. C’est au sujet du ticket 4244.
– Oui. Vous l’avez résolu ?
– Pas encore, mais on y travaille, et on a une question à propos du résultat attendu.
– Alors une minute, je regarde…

Tu patientes. Tu te réinstalles à ton bureau, le téléphone toujours collé sur l’oreille. Dans ta tête tu te mets à chanter le printemps des 4 saisons de Vivaldi. Claudia t’interrompt vers la 14ème mesure.
– Alors, oui, j’attends 34320, et l’application me donne 34000.
– Oui. Ce qu’on voulait savoir — je peux vous mettre sur haut-parleur ? — c’est pourquoi le résultat devrait être 34320. Par quels calculs vous arrivez à ce résultat attendu ?
– Je vous en prie. Eh bien je me suis basée sur un test effectué avec la version précédente. C’est dans le document de TR budget … je ne sais plus quel nom exactement, version 4.3.

Jérémie mime silencieusement un mime qui s’arracherait le visage.

Farid veut intervenir. Il chuchote :
– Ah mais non, la partie report de budget a été révisée depuis la 4.3…
Tu fais signe à Farid. Tu dis à Claudia :
– Est-ce que ça serait possible que l’on fasse un point sur ce ticket, disons dans la journée ?
– Mais parfaitement. Vous réservez une salle ? J’attends votre invitation.
– On ne va probablement pas trouver de salle… Passez nous voir au 4ème. 11 heures ?
– OK. À toute à l’heure.
– Merci.
– De rien.

Tu remets ton téléphone dans ta poche et tu dis :
– Il nous faut un rétro-projecteur.


(à suivre)
Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil
13 — La Faille
14 — Poussière

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