Le demi-cercle (épisode 13 — la faille)

Tu sais que c’est un rêve. Tu montes la dernière marche d’un escalier, et te voici à nouveau à l’entrée d’un étage, dans l’espace du code. L’étage est entièrement vide, à l’exception d’un extincteur posé sur une chaise de bureau, au milieu de la pièce immense. Tu es surpris par la lumière. Il y a donc des fenêtres ? Il n’y a que des fenêtres, dans chaque direction. Tu avances vers la chaise, mais après quelques pas, tu constates qu’elle se trouve au-delà d’une faille qui coupe le sol en béton dans toute la diagonale. Tu t’approches de la faille. On est au moins au quinzième étage. La faille à l’air facile à enjamber. Tu l’enjambes, mais tu te rates, et tu tombes du quinzième étage.
– Ouah !
– Mmmmmphh…

Il est 4h30. Stéphanie ne s’est pas vraiment réveillée. Tant mieux. Essaie de dormir.

11h, dans la grande salle du 5ème. Tu es en avance. Mais il est 11h. Maria arrive tout juste après toi, et s’installe à côté de toi. Sur la table, il y a un panier de fruits, un pot de café, une boîte de sachets de thé.

Jean-Bernard, votre CTO, vous salue chaleureusement, s’installe, puis ouvre son laptop. Charlène, responsable des Business Analysts et Reference User sur l’application XXL, arrive après lui. Elle dépose sur la table son laptop, ainsi qu’un épais dossier, avant de venir saluer chaque participant.

Trois minutes s’écoulent, émaillées de petit morceaux de conversation. Lionel, votre Responsable des Ventes, arrive précipitamment.

– Merci de m’avoir attendu. Par où commence-t-on ?

Maria suggère qu’on commence par la situation du projet XXL, de façon à te « libérer au plus tôt ».

– Parfait, fait Lionel. Jean-Bernard, tu as vu les ventes signées du mois dernier ?
– Oui. Ce n’est pas le chiffre consolidé. Il nous manque une région.
– Je dirais qu’on aperçoit déjà la tendance malgré tout.

Jean-Bernard termine un mail sur son laptop, clique sur send, puis ferme son laptop. Lionel le dévisage et reprend :
– C’est une baisse spectaculaire qui s’annonce. On n’a pas vu cela depuis 2013. Et même en 2013, ça pouvait se compenser par l’acquisition de la suite Gramma. Mais là…
– Je ne sais pas quoi te dire, Lionel. Je ne suis pas exactement au fait de votre stratégie de vente.
– Tu as conscience que la 4.4 n’est pas vraiment un succès en termes de retours utilisateurs ?
– En fait, non. Qu’est-ce que tu entends par succès exactement ?
– J’entends : moins de retours utilisateurs, Jean-Bernard.

Lionel se tourne vers Charlène. Charlène ouvre son dossier, et dit d’une voix un peu trop sèche, qu’elle rafraîchit d’une toux discrète :
– 51 retours utilisateurs, dont 45 résolus, 4 dûs à une erreur de manip’. 2 non reproduits.

Tu notes ces chiffres sur ton cahier. Ces chiffres sont assez différents de ce que Jérémie et toi avez extrait du bug tracker. Ou bien Charlène a perdu le compte, ou bien sa méthode de calcul et ses critères sont différents. Tu remarques que tu es le seul à avoir un cahier. Tu te sens ridicule.

Lionel poursuit :
– Il faut qu’on rattrape le coup, et ce de manière définitive. Tu as lu le blog de Book Keepers Solutions de cette semaine ? Ils ne sont pas tendres avec nous.
– Si on doit se fier aux articles de blogs…
– Je me fie aux signaux faibles, c’est tout. Maria m’a fait savoir que la 4.5 pourrait ne pas sortir en Novembre. Info ou Intox ?

Jean-Bernard jette un sourire légèrement crispé à Maria. (Il y a un truc entre ces deux là. – N’importe quoi ! Stop. Focus !) Pendant que tu tances ton esprit mal tourné et te mets à la recherche du focus, Maria explique la situation dans laquelle se trouve la version 4.5. Il te semble qu’elle parle en termes extrêmement précis d’une situation qui paraît tout sauf claire. Sur le visage de Lionel se dessinent tour à tour la bienveillance, l’attention soutenue, le souci, la quasi-incrédulité, puis le besoin urgent d’intervenir.

– Attends, attends, attends,  Maria : tu nous dit que c’est soit les bugs soit les nouvelles fonctionnalités ?
– Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Un tremblement quasi imperceptible sur les mains de Maria occupe ton attention pendant une seconde. Tu aimerais bien être totalement ailleurs soudain. Focus. Maria reprend son explication. C’est le moment où il faudrait faire attention.

Lionel pose son regard dans ta direction. Un regard qu’on dirait suspendu à l’explication — réconfortante, si possible — que tu vas lui fournir. C’est une drôle de position, puisqu’en définitive, c’est (toi qui as besoin de lui, et non lui de toi) toi qui vient demander de l’aide ici.
Lionel te demande :  
– Sur le terrain, comment est la situation ?
– Focus.

Débile, cette réponse.

– C’est à dire ? fait Lionel, en haussant les sourcils.

Tu reprends :
– Pardon. Je veux dire, nous avons un problème de focus, en quelque sorte. Entre les nouvelles fonctionnalités, et les incidents.

Tu reprends, en t’aidant de tes mains afin de (retrouver ton équilibre) t’expliquer un peu mieux. Les nouvelles fonctionnalités, à gauche, qui forment un bloc, comme un cube. Et les incidents, à droite, au pied du cube. Tu les pointes du doigt, comme pour les accuser. C’est ce que disent tes mains.

Lionel se tourne vers Maria puis Jean-Bernard, interloqué. Tu continues :
– Nous concentrons la majeure partie de nos efforts à développer les nouvelles fonctions qui seront dans la version 4.5. Cela constitue 80 pourcent de notre travail, 4 jours sur 5. Pourquoi seulement 4 jours et non 5 ? Parce que la version d’XXL  actuellement en production présente un certain nombre de défauts, que nous devons corriger en priorité.
– Certes, répond Lionel. Corriger les défauts trouvés en production, ce n’est pas une situation nouvelle. C’est comme ça qu’on travaille depuis la version 1, n’est-ce pas ?
– Tout à fait. Ce qui est différent cette fois, c’est que d’une part la correction des incidents prend un peu plus de temps que par le passé…
– Et pour quelle raison ?
– Nous sommes en train d’analyser pour quelles raisons, en comparant les incidents survenus dans les différentes versions. D’autre part, nous avons plus d’incidents que dans la précédente version. Là aussi nous sommes en train d’établir les raisons de cette évolution.
– Cette dégradation, tu veux dire.
– Dégradation.
– Qui dégrade la qualité dans votre équipe ?
– Personne ne dégrade la qualité dans notre équipe. Ce n’est pas une question de manque de compétence ou d’attention.

Maria veut parler, mais elle hésite à interrompre la conversation. Lionel demande :
– Je n’écarterais pas cette possibilité a priori. C’est déjà arrivé. Tu as peut être entendu parler de la personne que tu as remplacé en arrivant chez nous…
– Je ne veux pas écarter la possibilité, mais je pense qu’il faudrait analyser plus en détail les causes de chaque incident pour qualifier précisément ce qui se passe.

(Bien sûr qu’il faudrait. C’est juste que tu ne vois pas dans quel univers on pourrait faire cela sans prendre du temps sur les stories et les bugfixes).

Lionel éloigne sa chaise de la table, se tourne et s’adresse à Jean-Bernard.
– OK. Qu’est-ce qu’on attend ?
– On va s’en occuper. Juste pour rappel : qui fait quoi dans nos équipes n’est pas du ressort des Ventes. On a déjà eu l’occasion d’aborder ce point.
– Oui. Et si le chiffre d’affaire souffre du fait de problèmes de qualité dans le logiciel, tu m’accorderas que cela devient un peu mon problème, qui fait quoi.
– Pas du tout. Encore une fois, on s’en occupe. Par contre si tes équipes avaient un peu plus de disponibilité pendant la réalisation d’une version, cela nous éviterait de constater certains problèmes de conception une fois en recette.
– Tu changes de sujet, mais puisque tu vas par là : j’ai eu la semaine dernière une réunion avec Charlène ici présente, Victor, et deux autres référents sur XXL, à propos des expressions de besoin. Franchement, je ne vois pas ce que vous trouvez à redire à nos documents…
– Ce n’est pas le process. On est en Agile. Il n’y a pas besoin de documents d’expression de besoin, ce n’est pas comme ça que ça marche.
– Charlène serait mieux placée que moi pour en parler, mais la plupart des retours sur la conception comme tu dis, viennent d’incompréhensions à propos de ces documents. D’où ma question : est-ce qu’au moins vous les lisez ?

Jean-Bernard observe un silence de quelques secondes. Tu as les mains moites. Tu te demandes si tu peux encore intervenir. (Et si tu peux, pour dire quoi ?). Maria intervient.
– Non seulement nous les lisons, mais ils servent de base à toutes les réunions de backlog grooming. On peut toujours améliorer, mais…
– Et je ne demande qu’à contribuer, interrompt Lionel.
– … Et nous t’en remercions. La question qui nous préoccupe plus particulèrement, c’est le statut de la version 4.5, par rapport à l’échéance de Novembre. Qu’est-ce qu’on décide ?

Cinq secondes de silence. Tu es content de ne pas être invité à parler, parce qu’en ce moment toutes tes idées sont comme à la fois emmêlées, encombrées, incohérentes. Comme une course en sac qui finirait sous la pluie. Forfait.

Lionel reprend d’une voix calme :
– Les ventes baissent. Les clients râlent.

Maria répond :
– C’est clair.
– Si on retarde le lancement, est-ce qu’on pourrait au moins leur promettre des features supplémentaires ? On a quelques exigences en réserve, Charlène ?

Charlène ouvre son laptop et dit :
– Certainement. Alors, si je prends le dernier recueil de besoins…

Jean-Bernard prend la parole :
– C’est ridicule. Tu échanges une situation de retard contre une situation de retard aggravée d’une promesse encore plus difficile à tenir.
– Oui, eh bien en tout cas, reporter notre date de sortie c’est quelque chose de structurant, on ne peut pas décider maintenant.
– C’est urgent, je crois, dis Jean-Bernard.
– Je ne prends jamais de décision structurante dans l’urgence.
– On est dans l’urgence depuis bientôt deux ans; tu ne prends donc pas de décision ?
– Jean-Bernard, je ne voudrais pas jouer les tatillons, mais il me semble que c’est ton équipe qui travaille dans l’urgence : tu nous livres une application boguée, et en retard par dessus le marché. À ta place, je me garderais de conseiller les copains sur leur mode de décision, ça ne peut jouer qu’en ta défaveur.
– Je reprends ce que je viens de dire. Je veux dire :  ça m’intéresse d’en savoir plus sur votre stratégie, parce que jusqu’ici elle a tendance à m’échapper.
–  Eh bien mettre en question, et en public encore, mon mode de décision ne va pas contribuer à éclairer ta lanterne sur le sujet.

Tu te demandes : quand est-ce que ce meeting s’arrête ? Et: qu’est-ce qu’il se passe exactement ?
a) Ils se connaissent bien, c’est un protocole qu’ils ont entre eux.
b) Tout le monde est très tendu, et c’est pour cela que les mots dépassent les intentions.
c) C’est une comédie; tu as juste manqué le début.

Maria te regarde et demande :
– De combien de temps supplémentaire avons-nous besoin ?

Tout le monde est suspendu à la réponse que tu vas faire.

Option b).

– Euh. Ça dépend de ce que nous faisons à propos…

Lionel t’interrompt :
– Non, écoutez les amis, vous êtes gentils, mais s’il vous plaît, essayez de venir avec des propositions, pas seulement des problèmes.
– … Je dirais un mois et demi. Pour étudier ce qui se passe en détail au niveau des incidents, et revoir notre méthode de travail en conséquence. Le but étant de produire moins de défauts par story.
– Eh bien voilà, dit Lionel. Je vais voir avec Christian ce qu’on peut se permettre de faire au niveau communication.
– Parfait, dit Jean-Bernard.
– OK, dit Maria.
– Je n’ai pas dit que j’avais son aval. Il est possible qu’on vous revienne avec d’autres demandes sur la 4.5.
– Quel genre de demandes, dit Jean-Bernard ?

Maria te fait signe que tu peux te considérer comme libéré. Victoire. Tu te lèves et marches pour sortir de la salle de réunion. Le bras de Jean-Bernard t’arrête en chemin.  
– On se fait un point la semaine prochaine, au sujet de cette méthode.
– OK.

Retour au quatrième. Il n’est pas encore l’heure de déjeuner mais vous pourriez prendre de l’avance, pour une fois. Audrey demande :
– Alors ?
– Je pense qu’on a le budget.

Episodes Précédents :
1 — Si le code pouvait parler
2 — Voir / Avancer
3 — Communication Breakdown
4 — Driver / Navigator
5 — Brown Bag Lunch
6 — Conseils à emporter
7 — Crise / Opportunité
8 — Le Cinquième Étage
9 — Que faire ?
10 — Soit… Soit…
11 — Boîtes et Flêches
12 — Le prochain Copil

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