Le Backlog est vivant, il bouge avec des feedbacks (épisode 7 – la PO n’est pas certaine, elle pourrait aller plus vite)

C’est embêtant le doute.

Une petite voix dans sa tête qui ne s’arrête pas. 

Une idée comme ça que si ça se trouve, tout est faux.

Charlotte soupçonne qu’elle pourrait aller plus vite.

Ce serait dommage de perdre du temps, elle a beaucoup d’idées en tête, elle pourrait prendre un moment et tout écrire. 

Elle voit bien que ça prend du temps de faire juste une itération, puis de recevoir des feedbacks, puis d’en faire une deuxième, puis de recevoir des feedbacks, puis de faire une troisième, puis de recevoir des feedbacks, … elle ne sait même pas combien il y en aura des itérations, probablement beaucoup. 

C’est peut être un luxe cette agilité, c’est long. Elle se dit qu’elle sait ce qu’elle veut après tout, elle n’a pas de choses fondamentales à apprendre. 

Elle se dit qu’elle irait plus vite si elle écrivait la solution complète maintenant.

Les feedbacks permettent un apprentissage certain, mais ils ont un certain coût. 

Allez, c’est parti, elle met de côté ces itérations et elle réfléchit à tout ce qu’il y a à faire.

Elle prend une jolie feuille blanche et elle décrit l’application finale. 

C’est un bon moment car elle se projette vraiment, la réflexion va plus loin.

Elle réfléchit enfin à la fonction de partages entre amis, elle y avait pensé dès le début et sous prétexte que ce n’était pas le plus important, elle n’avait pas pu l’approfondir. Elle imagine des défis entre amis, c’est stimulant. Elle prend plaisir à y travailler car le fait d’avoir laissé de côté cette idée la frustrait un peu.

C’est enthousiasmant, le fait de tout écrire. Elle voudrait tout maintenant. Bien sûr, un vieux bonhomme barbu ne va pas lui offrir son application demain avec tout ça, mais elle y croit un peu. C’est comme si elle avait 6 ans : toute son énergie est mobilisée dans la description de son cadeau de noël.

Elle décrit toutes les fonctions qui devront être réalisées. 

En tant que développeur, elle est ravie.

En effet, elle voit tout ce qu’il y a à faire, la conception logicielle sera meilleure car elle voit l’ensemble. Quand elle travaillait avec des itérations, elle recevait les informations par petits bouts. Elle manquait d’informations pour bien faire les choses, elle avait du mal à savoir si sa conception était bonne ou pas. De plus, la conception pouvait être remise en cause à chaque itération, c’était fatigant.

Elle a rédigé un joli document : architecture, spécifications et conception. Joli et complet. Il lui tarde de développer tout ça, c’est très clair. 

Elle réfléchit :

« Il est gros, ce document, je vais passer du temps à développer tout ça. Ça se trouve deux mois de travail et si à la fin ça ne leur plait pas ce sera la catastrophe. C’est tout ou rien, trop risqué, je devrais le leur montrer. »

Elle va fièrement voir Théo et Léa :

« Regardez, j’ai écrit document qui regroupe toutes les informations de tout ce qu’il y a à faire sur l’application ! J’ai besoin de votre lecture et surtout de votre accord pour développer tout ça. »

Théo note tout de suite le nombre de pages du document :

« 62 pages, c’est une blague ? Tu veux qu’on lise tout ça ? »

Léa s’arrête à la page 6 :

« Maman je n’y comprend rien, ça veut dire quoi exigences, mapping de sources, composants graphiques, et pourquoi toutes ces flèches sur les schémas ? »

Charlotte pèse ses mots pour répondre, elle sent qu’elle n’a pas plusieurs chances pour expliquer :

« Et bien les exigences sont le résumé du travail à faire, elles sont unitaires, testables, elles décrivent les règles de gestion à développer. Les schémas quant à eux mettent en évidence les flux et les couches à mettre en place avant d’attaquer le cœur fonctionnel … »

Le fichier était refermé.

Ce n’était plus la peine. 

Théo est fâché : 

« Ah non maman stop. Ça c’est ton travail, je n’y comprends rien et je n’ai pas envie de comprendre ça ne m’intéresse pas. Est ce que je te fais relire mes cours de mathématiques moi ? »

Charlotte est interloquée :

« Et comment je fais moi pour être sûre que ça ira ? »

Léa : 

« Comme tu veux. »

Quelle violence.

Les bras lui en tombent.

C’est comme au travail finalement. Personne ne veut valider ses documents.

Ce n’est pas juste, elle en a besoin pour travailler.

Elle dessine.

Les idées s’ajoutent, se modifient, elle redessine plusieurs fois cette feuille. Elle itère avec elle-même finalement. Il y a beaucoup d’idées maintenant, il est difficile de toutes les positionner. 

Elle se demande ce qui se passerait si elle faisait jouer Théo et Léa avec ce logiciel-là. Celui qui est dessiné avec toutes les fonctions. Elle aimerait bien savoir ce qu’ils en diraient.

Ils ne veulent pas valider ses documents, ils accepteraient peut-être de les tester.

Elle compare les deux logiciels (le logiciel actuel et le logiciel du dessin), et elle constate qu’il y a un gros écart. Un très gros écart, même.

Elle imagine Théo et Léa cliquer là et là. 

Ils ont déjà fait tellement de remarques, elle aimerait bien les faire cliquer sur son dessin.

Au fur et à mesure qu’elle noircit la feuille, elle est partagée. Elle voudrait être contente et elle n’y arrive pas.

C’est un leurre, le dessin devrait la rassurer sur tout ce qu’il y a à faire, et en fait ça l’inquiète de savoir si ça va leur plaire.

Du coup elle dessine un dessin intermédiaire. Elle imagine qu’ils cliquent sur ce dessin intermédiaire. Ça devrait leur plaire. 

Elle fait des suppositions.

Elle continue son dessin en supposant que ça leur plaît.

Et si ça ne leur plaît pas … il faudrait qu’elle comprenne pourquoi.

Elle se rend compte qu’en réalisant ce gros dessin complet, elle s’interdit de demander à Théo et Léa ce qu’ils en pensent. C’est comme si elle n’avait pas l’autorisation de leur parler.

Cela lui rappelle qu’il se passe la même chose au travail, Charlotte parle rarement à ses utilisateurs. Même si elle insistait, elle n’aurait pas le temps, car les projets sont souvent tendus, en retard, avec beaucoup de discussions vers la fin, c’est épuisant. Et en plus ce n’est pas si grave car souvent, la version 2 rattrape le tir. Ou la version 3. Parfois la mise en production tarde longtemps. Les feedbacks des utilisateurs arrivent entre chaque version.

C’est à se demander comment les projets peuvent réussir dès leur première version. 

Bon, ici, elle a le droit de demander aux utilisateurs ce qu’ils en pensent. Ce qu’ils pensent du dessin complet, ce qu’ils pensent du dessin intermédiaire. Ce qu’ils pensent du logiciel. Ce qu’ils pensent du logiciel de l’itération 1, ce qu’ils pensent du logiciel de l’itération 2.

Ce sera moins risqué si elle les fait tester souvent, si elle leur demande souvent ce qu’ils en pensent.

A contre cœur, elle admet qu’elle a besoin d’eux. Oui c’est elle qui a eu l’idée du produit, mais sans eux elle n’y arrivera pas. S’ils ne l’utilisent pas ce sera un fiasco. Ce n’est pas un produit pour elle toute seule.

Charlotte se remet à coder l’itération suivante.

Elle peut jeter son dessin tout noirci.

Théo et Léa sont plus importants que ses idées initiales.


épisodes :

1 – synopsis et glossaire

2 – pour découvrir le produit, il faut le construire

3 – le développeur en piste

4 – les utilisateurs seront ravis

5 – le backlog bouge

6 – le backlog bouge encore

7 – la PO n’est pas certaine, elle pourrait aller plus vite

8 – c’est un succès

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