Le meurtre de la petite croix – Enquête en terrain Agile

Cette histoire est inspirée de faits réels, par respect pour les défunts et pour protéger les survivants, les noms et lieux ont été changés.

Il est 9h17. « 3ème étage, ouverture des portes » grésille la voix synthétique de l’ascenseur qui vous mène sur les lieux du crime. Vous vous extirpez de justesse de la cohue qui règne dans l’ascenseur, empruntez le couloir tapissé de moquette mauve et parcourez les derniers mètres qui vous séparent de l’open space baptisé « plateau de développement IT ». C’est ici qu’eurent lieu les faits et que commence votre enquête. Ces 300 m2 parsemés de mobilier scandinave et de lampes à lumière naturelle furent le théâtre d’un sombre meurtre.

Bien qu’une bonne semaine se soit écoulée depuis les évènements, tout est bien tranquille, trop tranquille. Vous êtes sur la piste d’un criminel multirécidiviste et pourtant, tout semble suivre son cours comme si personne n’était au courant de rien. Comme si personne n’avait rien vu et rien entendu. Cela ne devrait plus vous surprendre à force, c’est souvent le cas. Seuls les cliquetis des touches de claviers et le bruit de la machine à expresso provenant de la salle de pause vitrée non loin de là viennent perturber le silence qui pèse sur l’open space. Vous commencez alors à recenser les protagonistes : « 10 devs, 1 Product Owner et une vingtaine de Business Analysts ».

Sans plus attendre, vous entamez les interrogatoires. Vous commencez par Rémi (que nous appellerons Rémy avec un « y » à partir de maintenant afin de protéger son identité). Rémy est un proche de la victime. Il vous livre sa version des faits. En l’écoutant, vous griffonnez dans votre carnet un dessin qui représente l’enchaînement des événements et les noms des parties prenantes. En interrogeant les autres personnes du plateau, vous commencez à avoir une idée assez nette de ce qu’il s’est passé. Vous reconnaissez le modus operandi du serial killer que vous traquez.

Voici donc les faits :

Lundi 27/12 10h : Rémy est en train de développer une fonctionnalité sur le module de facturation quand il se rend compte que la petite croix en haut à droite de l’écran qu’il est en train de créer est redondante avec le bouton « Fermer » présent en bas de celui-ci. C’est contraire à la charte UI. Rémy et son équipe font en sorte d’épurer au maximum les interfaces graphiques de l’application pour maximiser l’expérience utilisateur comme on le leur a demandé. Ainsi Rémy fait part de son étonnement à Justine, la Product Owner : d’après lui, la petite croix doit être supprimée.

Mardi 28/12 11h10 : Dans le couloir qui mène à la machine à café, Justine attrape au vol Abdel (le Business Analyst en charge du module de facturation) et lui fait part de la problématique. « Il a accepté de s’en charger. » vous dit-elle avant de continuer : « Je pouvais lire sur son visage une expression à mi-chemin entre l’agacement et la lassitude mais il a accepté de faire remonter le problème de la croix superflue ». 

Mercredi 29/12 14h : Abdel se rend dans l’open space du 4ème. Il est venu rencontrer Évelyne, Graphiste et UX Designer. « Évelyne a immédiatement soutenu la cause à 100% » selon Abdel. « Avoir des écrans les plus épurés possible fait partie de mon job » vous a ensuite rapporté Évelyne lors de son interrogatoire. « Vous savez, faire modifier des maquettes qui ont déjà été validés par les grands chefs c’est, comment dire… assez laborieux. Je ne me suis pas laissée démonter, j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée me battre, pour la bonne cause. Rémy avait raison, cette petite croix devait disparaître. » finit-elle par ajouter. 

La temporalité de la suite des événements est un peu floue et, de toute façon, il est alors déjà trop tard. Évelyne plaida la cause auprès de Paul – le sponsor du module facturation – qui siège au conseil d’administration. Il fait partie de ceux qu’Évelyne a appelé “les grands chefs”. Le transcript de son interrogatoire permet de se représenter la scène :

« Paul m’a dit qu’il préférait garder cette croix, malgré la redondance, parce que pour lui c’était mieux comme ça. Au final, il a quand même accepté qu’on l’enlève mais comme d’habitude ça a été compliqué : j’ai eu du mal à le voir, c’est quelqu’un de très occupé, j’ai dû lui courir après. Et comme d’habitude, il m’a fait comprendre que je le dérangeais pour une broutille et que c’était pas ses affaires. C’est comme ça. Il donne l’impression de s’en ficher mais le peu de fois où on a pris des initiatives sans les lui faire valider, ça nous est retombé sur le râble bien comme il faut. Par exemple, une fois on a mis les diagrammes camembert en bleu clair plutôt qu’en bleu foncé, je vous raconte pas le pataquès qu’il nous a fait. Ça nous a calmé ! ».

Ainsi, après avoir obtenu l’accord de Paul, Évelyne retira la petite croix des différentes maquettes Photoshop concernant l’écran en question et ce, sur les différentes plateformes : web, Android et iOS. Elle réexporta le tout puis chargea ces dernières sur la plateforme partagée SuperCloudDesign avant de faire valider ses modifications par Fabrizia, sa N+1. Fabrizia inspecte et appose son tampon sur les écrans de toutes les applications. Rien n’est développé sans son accord. Aussitôt le tampon apposé, Évelyne prévint Abdel par e-mail qui pu, à son tour, modifier les critères d’acceptance de l’écran dans le ticket JIRA et le signaler à Juliette qui revint alors vers Rémy qui pu reprendre le développement de cette fonctionnalité. La boucle est bouclée.

Vous reprenez vos notes et soulignez les termes : “validés par les grands chefs”, “lui courir après”, “quelqu’un de très occupé” et “broutille”. Puis, vous entourez les acteurs et les outils : Rémy, Justine, Adel, Evelyne, Paul, Evelyne, Photoshop, SuperCloudDesign, Fabrizia, Evelyne, Outlook, Abdel, JIRA, Justine et enfin Rémy.

Verdict : un aller-retour superflu dans la pyramide de management, 6 intervenants, 4 outils, une dizaine d’interactions et une semaine de délai. Notre victime a succombé depuis bien longtemps.

L’esprit d’initiative de Rémy est mort.

Vous ne retrouvez de lui qu’un post-it écorné et marqué à l’encre Stabilo :

“Le faux Agile™ m’a tuer”

Vous regardez autour de vous : on voit pourtant une myriade de post-it multicolores sur des boards Kanban en papier Kraft, des Daily Stand-up Meetings, un Product Owner, des Sprints, des Story points, JIRA… Serait-ce possible ? Tout ceci ne serait alors pas tout à fait agile ? Vous n’osez y croire. 

Tout porte à croire que l’ensemble des efforts, aussi sincères soient-ils, de se conformer à la chorégraphie itérative aient été annihilés par la lourdeur d’une chaîne de décisions centralisée.

Une chose est sûre, la prochaine fois Rémy laissera la petite croix telle quelle, tant pis pour les écrans épurés, tant pis pour la charte et surtout tant pis pour l’expérience utilisateur.

L’usure, c’est l’arme préférée du serial killer qui vous échappe une fois de plus. Petit à petit, à l’usure, il aura raison de l’esprit d’initiative de toute l’équipe, s’en prendra ensuite à sa motivation, à la qualité de ce qu’elle produit et enfin, à la valeur de leur produit.

Saurez-vous l’en empêcher ? 

 

 

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