Pour les équipes agiles, le chemin du succès est pavé de mille tentations

Dans nos métiers de coach, de consultant et d’accompagnateur du changement, nous avons tous été témoins d’actions engagées sous l’emprise de la tentation.

Non, ne vous méprenez pas, on ne parle pas de sorcellerie ou de magie. Nous parlons bien d’une décision motivée par une gratification immédiate. 

Dans cet article nous allons explorer les mécanismes des tentations et leurs impacts sur les dynamiques individuelles et collectives dans les équipes projet.


L’expérience Marshmallow

Des Marshmallow dans un pot

Au début des années soixante-dix le psychologue américain Walter Mischel réalise une expérience centrée sur l’idée du self-control. Il fait participer des enfants de trois à six ans à qui il propose leurs friandises préférées. L’expérience se déroule de la manière suivante : l’enfant est assis sur une chaise avec, sur la table devant lui, sa friandise préférée. L’animatrice quitte la salle en lui promettant que s’il ne mange pas cette friandise en son absence, il pourra obtenir une deuxième friandise lorsqu’elle reviendra dans la salle.

Voilà l’enfant face à un choix cornélien : manger une friandise tout de suite ou faire preuve de patience pour en obtenir deux plus tard. Dans les vidéos disponibles sur internet on peut voir que les enfants mettent en place diverses stratégies pour détourner leur attention et gagner du temps. On les voit se cacher les yeux avec leurs mains, cacher la friandise avec leurs mains, lever les yeux au plafond, tourner la tête, se cacher sous la table pour ne pas la voir. On voit même certains enfants se faire des autosuggestions pour ne pas céder à la tentation.

Walter Mischel suit ces enfants tout au long de leur parcours scolaire mais aussi dans leur vie professionnelle sur une durée d’environ 30 ans. Il s’aperçoit que les enfants qui avaient su différer la récompense, avaient mieux réussi, non seulement dans leur scolarité mais aussi dans leur vie professionnelle et leur vie relationnelle. À contrario, ceux qui avaient cédé à la tentation, ont nettement moins bien réussi à l’école ainsi que dans leur vie professionnelle et privée.

L’expérience de Mischel Walter met en évidence un schéma comportemental très simple :

L’objectif et les Tentations

C’est un fait, nous avons tendance à perdre de vue notre objectif. Un objectif qui, par nature, fait référence à un événement futur et donc n’existe pas encore. Cela demande un effort pour pouvoir le visualiser dans son « état futur d’achèvement » et induit une notion de risque qu’il faudra mitiger.

Le temps, l’abstraction, le risque, tout cela crée une distance psychologique entre nous et notre objectif dans laquelle viennent s’engouffrer des tentations :

  • Tentation de faire l’impasse sur de revues de codes, pair programming et autre méthodes de clean coding
  • Tentation de passer outre les tests unitaires, les tests techniques ou ne pas faires des tests fonctionnels de manière régulière
  • Tentation de demander à l’équipe d’en faire plus pour acheter la paix avec mon client
  • Tentation d’utiliser un langage purement technique au risque de mettre en péril la communication avec l’utilisateur ou le client.
  • Tentation d’ajouter des personnes dans l’équipe pour aller plus vite

Nous voyons tous les jours, ces tentations, flâner dans les couloirs, planer au-dessus des open-spaces, assises sur les coins de tables ici et là, nous miroitant des gratifications immédiates et des schémas de décisions binaire :

  • Se laisser tenter par le plaisir d’un fondant au chocolat ou prendre un thé vert pour garder la ligne
  • Faire pression sur l’équipe de dev pour ajouter une user story en cours de sprint, parce que la demande émane directement d’un CTO, ou sécuriser le sprint backlog et renforcer la notion du time-box représentée par le sprint.

L’effet bourrage de papier

Dans une de mes dernières missions, l’équipe avait beaucoup de mal à livrer de la valeur en fin de sprint. La mise en place de nouveaux rituels, des mécanismes  d’amélioration continue, et la rigueur dans les sprint-plannings ont permis à cette équipe de mieux organiser son travail.  Elle a enfin commencé à produire des fonctionnalités pour les utilisateurs. Le PO est ravi de travailler avec une équipe qui livre et les utilisateurs voient que des fonctionnalités porteuses de valeur sont livrées.

Alors que l’équipe pensait avoir stabilisé son fonctionnement, voilà qu’elle se retrouve victime de l’effet bourrage de papier.

Mon fils de cinq ans utilisait mon imprimante pour imprimer des images des Transformers. Jazz, Mégatron et Optimus étaient sortis de l’imprimante sans problème mais Bumblebee prenait trop de temps. C’est alors qu’une idée insensée lui a traversé la tête. Il a voulu obtenir trois images de Bumblebee en une seule impression, forçant plusieurs feuilles dans les rouleaux. Je pense que vous pouvez aisément imaginer le résultat. L’impression en cours s’est arrêtée nette et un message « bourrage papier » est apparu sur le petit écran.

En repensant à cette équipe, je me dis que son Product Owner avait eu le même raisonnement que mon fils de cinq ans lorsqu’il a décidé de surcharger le sprint backlog. Lors du sprint planning il a convaincu  l’équipe d’intégrer dans le sprint backlog plus de user story qu’elle ne pouvait livrer. 

Il a cédé à la tentation de livrer un grand nombre d’items en un seul sprint : « Puisque l’équipe est maintenant capable de produire des fonctionnalités, pourquoi ne pas accélérer la cadence et obtenir plus de résultats ».

Le PO a perdu de vue à la fois l’objectif à court terme, amener l’équipe de prendre un rythme qui permet de créer de la valeur en continu, et, l’objectif à long terme, mettre à la disposition de l’utilisateur un produit qui corresponde à ses besoins.

On pourrait planifier une session brainstorming pour continuer à lister ces tentations qui nous poussent vers une logique de gains à court terme. Ce qui est sûr c’est que céder à ces tentations conduit inexorablement à un ralentissement des opérations, à une perte de valeur et à une baisse de qualité.   

Une technique simple pour éviter les tentations

Dans le test du marshmallow nous avons vu le schéma suivant : Si je me sens attiré par le marshmallow et que j’ai du mal à y résister, Alors j’adopte un comportement qui me permettra de faire passer le temps.

C’est ce que Mischel Walter appelle la stratégie de :

« Si….Alors »

La technique consiste à rester vigilant à des pattern internes et externes qui vont nous amener vers une logique de gratification immédiate. Savoir à partir de quel moment on risque de céder à la tentation, et, à ce moment précis, de mettre en place un mécanisme d’évitement.

Revenons à notre équipe qui n’arrivait pas à livrer des User Story.

L’équipe n’avait pas un système de communication suffisamment développé pour que l’information puisse circuler de manière fluide. Le rituel du Daily devenait donc un point de partage de l’information sur les problèmes courants. Les sujets divers et variés arrivant à tous azimuts, l’équipe perdait son focus sur l’objectif du sprint. Malgré mes rappels, la tentation était grande d’essayer de trouver des solutions à ces problèmes pendant le rituel du Daily, dont la durée passait des 15 min standard à 30, voire 45 minutes.

J’introduis alors la règle de «Si … Alors », en leur demandant de ne pas sortir du cadre de l’objectif du sprint. Les rituels se suivaient et je devais régulièrement les recadrer. Jusqu’au jour où…

–   Charles, je pense que nous devrions prendre ce sujet en dehors du Daily.

Suggère Marc, qui estimait que la discussion s’allongeait et que le sujet n’avait pas sa place dans le Daily.

Victoire !

Plus tard, Marc m’expliqua qu’il s’était mis en tête de vérifier la pertinence de chaque sujet par rapport à l’objectif du sprint pour appliquer le schéma :

« Si » le sujet sort de l’objectif du sprint « Alors » j’inviterai la personne à en discuter après le rituel.

A travers le Test du Marshmallow Walter Mischel a montré à quel point il était important de rester focalisé sur son objectif tout en déjouant les pièges des tentations, des gratifications immédiates et des gains à court terme.

« Je peux résister à tout sauf à la tentation. »

Oscar Wilde

… Et, vous ?

Avez-vous été témoins de tentations au cours de vos accompagnements ? Avez-vous assisté à des prises de décisions motivées par l’attrait d’un gain immédiat ? Ou, avez-vous peut-être vécu des moments d’absurdité alarmante simplement parce que « aller plus vite » primait sur « bien faire » ?

Photo de réunion : Partage votre expérience.

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