Crafters et crafteuses, premiers allié․e․s des femmes ?

Le « Software Crafts·wo·manship » est un état d’esprit mettant l’accent sur les bonnes pratiques de développement. Le but de cet article est d’apporter mon point de vue en tant que développeuse et crafteuse. Pour revenir aux fondamentaux de ce qu’est le craft, cet article vous procurera d’avantages d’explications.

Alors que la vision du développement logiciel des années 90 se concentre sur la production industrielle réduisant les développeur·se·s à de simples producteurs de ligne de code, le mouvement « Software Crafts·wo·manship » ou « Software Craft » apparaît à la fin des années 2000 en créant une rupture. Apportant des valeurs et mettant en place des pratiques pour viser l’excellence, il nous pousse alors à revoir nos manières de faire et de concevoir nos logiciels. Bien que de nombreuses questions émergent ces dernières années sur comment produire des logiciels plus éthiques, un paradoxe subsiste : il manque encore indéniablement de femmes dans la tech.

Entre pénurie de talents et inégalités au travail, comment faire pour aller vers un numérique plus paritaire

Une question sociétale à laquelle il est nécessaire de répondre lorsque nous considérons, crafter·euse·s, que l’individuel est inséparable du collectif car la qualité du logiciel dépend de la manière dont les individus vont travailler ensemble. Les concepts que nous pouvons retrouver dans le Manifeste Craft nous laissent penser que c’est à nous de montrer le changement. Nous allons donc les parcourir tout au long de cet article. 

Pas seulement des logiciels opérationnels, mais aussi des logiciels bien conçus.

Les crafter·euse·s ont entamé une prise de conscience sur ce qu’est un logiciel bien conçu. Ce dernier se doit de garantir une certaine fiabilité, maintenabilité, mais aussi apporter de la valeur. Ainsi, on nous demande de ne plus développer une solution mais de répondre intelligemment aux besoins utilisateurs.

Être un·e software crafter·euse·s c’est donc être capable de comprendre et résoudre un problème. Pour accélérer notre capacité décisionnelle, notre cerveau utilise des croyances subjectives inconscientes basées sur nos expériences : les biais cognitifs. Ce sont ces derniers qui nous poussent parfois à prendre des décisions irrationnelles et illogiques. Lorsque nous créons des logiciels, nous pouvons introduire des barrières pour certains utilisateurs qui peuvent nous être invisibles. Par exemple, l’IIHS (Insurance Institute for Highway Safety) montre dans une enquête réalisée entre 1998 et 2015, qu’une femme a 20 à 28% plus de risques d’être tuée dans un accident de la route, et 37 à 73% plus susceptible d’être sérieusement blessée.¹ La cause ? Des mannequins crash tests pensés à la morphologie des hommes. On retrouve également ces biais dans l’intelligence artificielle. Choisies par les humains, les données servant à entraîner l’algorithme ne sont pas neutres et peuvent entraîner des conséquences à très large échelle. Joy Buolamwini, une scientifique membre du MIT Media Lab dans son étude en 2018 découvre que les visages des femmes et personnes noires sont moins bien identifiés par la plupart des systèmes de reconnaissance faciale. Cette situation mène alors à une discrimination technologique envers des types d’individus ou des groupes d’individus et perpétue ces inégalités. Ainsi, faire de la tech avec seulement la moitié de la population sera une tech beaucoup moins inclusive et qui ne répondra pas bien aux attentes du marché.

Crafter·euse·s, prenons conscience de l’importance d’avoir une équipe pleine de diversité. N’essayons pas de montrer aux femmes qu’elles ont tort en ne s’intéressant pas aux métiers de la tech, mais montrons-leur que ce métier a besoin d’elles. C’est ce que proposent des écoles d’informatiques comme ADA Tech School en réinventant le système de l’école informatique et en encourageant une culture féministe et inclusive. Cessons de vouloir donner des conseils aux femmes sur comment effacer ces inégalités et les discriminations auxquelles elles sont confrontées. Tournons-nous plutôt vers les auteurs de ces disparités et les organisations pour changer la culture d’entreprise. C’est une affaire concernant toute la société qui, pour progresser, doit s’appuyer sur l’ensemble de ses talents. 

Pas seulement l’adaptation aux changements, mais aussi l’ajout constant de valeur.

Nous, crafter·euse·s, encourageons les développeur·se·s à viser l’excellence dans leur travail et à ajouter de la valeur de manière constante. Ce qui va en production est le résultat de ce que les développeur·se·s ont compris du fonctionnel. Pour cela, nous avons un devoir d’écoute et d’apprentissage pour mieux comprendre les personnes avec qui nous collaborons. On pense à la qualité du logiciel créé, mais aussi à ce que les développeurs et développeuses sur le projet prennent plaisir à travailler avec. La qualité de vie au travail et le bien-être prennent toute leur importance. 

Or, en France, près d’une femme sur deux dans la tech déclarent avoir déjà été victime de comportements sexistes en 2021 d’après une étude de Gender Scan. Allant des réflexions aux blagues déplacées, ces paroles sont fondées sur des stéréotypes de sexe qui sont omniprésents dans nos sociétés. Qui n’a jamais entendu un collègue s’adresser à une femme avec les termes de “cocotte”, “miss” ou encore “ma petite”. Un sexisme quotidien dit “ordinaire” qui, plus invisible mais beaucoup plus sournois et insidieux, contribue à l’exclusion progressive des femmes dans le monde du travail. Tellement intégré dans notre quotidien et dans notre société, ce sexisme est devenu presque normal et commun. Le fait de se sentir infériorisé·e, infantilisé·e ou délégitimisé·e engendre un manque de confiance chez les femmes qui vivent alors une remise en question perpétuelle. Nombreuses sont celles qui ont subi ou subissent le syndrome de l’imposteur en tentant de prouver constamment leurs compétences pour mériter leur place. Quand bien même on réussit à attirer les femmes dans le monde professionnel, elles n’y restent pas du fait du plafond de verre, des inégalités salariales ou de la toxicité de leur environnement. D’après une étude d’Accenture, la moitié des femmes dans l’IT quittent leur emploi avant 35 ans.

Crafter·euse·s,

  • Écoutons la parole des femmes : Comme le disait Simone Veil : « il suffit d’écouter les femmes ». Pour cela, créons des espaces de parole ou “safe space” où les femmes se sentiront libres de s’exprimer librement. C’est une première étape dans l’écoute de l’autre et permettra d’instaurer un cadre de confiance qui aidera à se sentir légitime à alerter. Assurons-nous que toutes les femmes dans nos équipes — qu’elles soient product owner, designer, développeuses ou autre — soient satisfaites, entendues et reconnues à leur juste valeur. Avez-vous déjà posé la question aux femmes dans vos équipes, si elles se sentent discriminées d’une quelconque manière juste par le fait qu’elles sont femmes ? Alors prenons simplement le temps d’aller leur demander comment elles vont, même si ça se fait à la pause café.
  • Déconstruisons nos stéréotypes : Plus simple à dire qu’à faire, mais pourtant nous le faisons tous les jours. Notre travail peut être qualifié d’artisanal. Nous designons, testons, construisons, déconstruisons notre code et nos pratiques pour en tirer profit. Un·e software crafter·euse se doit d’être continuellement en recherche d’amélioration et fait donc preuve d’humilité. Pour cela, nous nous devons d’être ouverts aux feedbacks et de savoir les recevoir. Prenons conscience qu’on a toutes et tous reçu une éducation sexiste, et on peut parfois avoir des propos sexistes sans s’en rendre compte. En comprenant nos mécanismes discriminatoires et en interrogeant nos croyances que nous avons intégrées depuis notre enfance, nous pourrons déconstruire nos stéréotypes et s’en émanciper.

Pas seulement les individus et leurs interactions, mais aussi une communauté professionnelle.

Aujourd’hui, dans le monde de la tech, tout le monde a une opinion sur la meilleure façon de faire les choses ou non. Les crafter·euse·s sont reconnus pour avoir écrit de nombreux livres, blogs, forums et articles vantant les meilleures pratiques de développement. Le manifeste le dit très bien : “En tant qu’aspirants artisans du logiciel, nous élevons la barre du développement logiciel professionnel en le pratiquant et en aidant les autres à apprendre le métier.”. Les software crafter·euse·s nous encouragent à perfectionner continuellement nos compétences et nos comportements. Pour ça, ils aiment partager leurs connaissances pour recueillir des avis extérieurs. 

Partager ses connaissances c’est bien, le faire de la bonne manière c’est encore mieux ! Effectivement des études montrent que les hommes ont tendance à parler davantage en réunion, à interrompre davantage ou avoir tendance à faire du “mansplaining” (un homme expliquant à une femme ce qu’elle sait déjà).² ³ Toutes ces formes de micro-agression sexiste contribuent à faire passer la femme au second plan et à l’invisibiliser. Ainsi, 6% des prix Nobel scientifiques ont été attribués à des femmes depuis leur création en 1901. Cette invisibilisation réside dans ce qu’on appelle “l’effet Matilda”. Nommé ainsi par l’historienne des sciences, Margaret W. Rossiter – en hommage à la militante féministe Matilda Joslyn Gage – elle dénonce la minimisation ou le déni volontaire de la contribution des femmes à la recherche. De même, les calculs de Katherine Johnson, grande mathématicienne à la NASA, ont permis aux Etats-Unis de conquérir la Lune. Sa carrière retracée dans le film « Les Figures de l’ombre » en 2017, dénonce le travail trop souvent ignoré des femmes noires dans la conquête américaine de l’espace. En effet, ce n’est qu’en 2015, lorsque Barack Obama lui a décerné la médaille présidentielle de la Liberté qu’elle a enfin pu être reconnue. De plus, l’informaticienne enseignante-chercheuse à l’université de Genève, Isabelle Collet, avance ce phénomène sociétal dans son livre Les oubliées du numérique qui veut que « lorsqu’un domaine prend de l’importance dans le monde économique et social, il se masculinise » .⁴  Des études montrent alors que lorsque des femmes travaillent en équipes avec des hommes, ces derniers ont plus de chance d’être crédités du succès commun, alors que les femmes sont plus susceptibles d’être blâmées en cas d’échec.

Crafter·euse·s,

  • Informons-nous : De la même manière que nous faisons de la veille technique, instruisons-nous sur les sujets féministes et capitalisons dessus. Si vous ne savez pas par où commencer, voici un podcast qui développe cette sous-représentation féminine au sein de la tech. Crafter·euse·s, connaissons TDD, les principes SOLID, BDD et prêtons attention à la manière dont nous les partageons. De la même façon que nous mettons l’accent sur la sémantique pour exprimer l’intention dans notre code, faisons attention aux mots que nous employons pour nous exprimer.
  • Reprenons, homme ou femme, lorsqu’ils sont sexistes : La somme des comportements de chacun·e est le fondement de la culture de l’équipe. Les responsabilités sont alors partagées. Lors d’agissements sexistes, que vous soyez la victime ou non, il est important de réagir sur le moment pour pouvoir désamorcer la situation. Même si cela n’est pas chose facile, il faut savoir “s’armer” face à ces comportements et en parler car ces situations doivent être combattues collectivement. Toutefois, ne tombons pas dans les travers du “chevalier blanc” à vouloir à tout prix rétablir la justice. N’essayons pas de solutionner les problèmes des autres mais adoptons plutôt une posture de soutien.
  • Soyons un soutien : Soyons un soutien pour ces femmes qui trouveront dans cette relation une image plus réaliste de leur véritable valeur. Cela permettra à celles-ci de s’émanciper et à d’autres de s’identifier à elles en tant que rôles modèles en sachant qu’être une femme développeuse est une réalité qui dépasse l’exception. Amplifions les idées des femmes en répétant la même idée si elle n’a pas été bien entendue et en rappelant le nom de votre collègue qui a pu la proposer. Lors de violences sexistes, notre rôle en tant que féministes et allié·es est de leur montrer qu’on est de leur côté, qu’on les croit et qu’on les accompagnera dans des démarches plus profondes si besoin.

Pas seulement la collaboration avec les clients, mais aussi des partenariats productifs.

Le client est un partenaire. Le Crafting Software y voit une collaboration apportant des bénéfices mutuels. L’approche DDD encourage un rapprochement des profils techniques et fonctionnels pour en tirer une meilleure collaboration. Une complémentarité des profils qui permettra de mieux appréhender la complexité fonctionnelle du projet.

Toutefois, on remarque une division socio-sexuée des savoirs. On ne peut le nier, les métiers à orientation technique et scientifique sont plus considérés comme des “métiers d’hommes”. Ce n’est donc pas rare qu’une femme développeuse reçoive des regards d’étonnement et des “Ah tiens, toi t’es dev ?” en se présentant à sa nouvelle équipe. Des études menées et publiées dans le livre « The No Club: Putting a Stop to Women’s Dead-End Work » montrent que les femmes sont généralement plus sollicitées lors de la rédaction d’un compte-rendu en fin de réunion ou de l’organisation d’un pot de départ d’un collègue par exemple.⁵ Ce sont des “tâches non valorisables” qui sont importantes pour le fonctionnement de l’organisation de l’entreprise mais moins pour leurs carrières professionnelles. De plus, lorsque l’on regarde le niveau hiérarchique des femmes dans le numérique, on note que plus il y a de responsabilités, moins les femmes sont représentées. Seulement 18,5% des responsables dans le numérique sont des femmes d’après AnitaB.org en 2019. Les entreprises sont également encore massivement créées par des hommes. Un peu moins d’un tiers (32,3%) des entrepreneur·e·s sont des femmes en 2021 d’après l’étude annuelle des femmes dans l’entreprenariat de Infogreffe. D’après le rapport d’Atomico 2020 State of European Tech, 9% des CTOs dans la tech sont des femmes. Pourtant, il est prouvé que des équipes diverses seront beaucoup plus performantes économiquement. C’est ce qu’a prouvé Accenture dans son étude “Getting to Equal 2019: Creating a culture that drives innovation”. ⁶

Crafter·euse·s

  •  Encourager le leadership des femmes :  Le leadership féminin va permettre d’apporter des changements qui vont transformer la société. L’empowerment des femmes va les aider à prendre confiance en elles et à montrer leurs talents. Invitons-les à se mettre en avant et à s’exprimer pour faire en sorte qu’elles soient vues et que leurs opinions soient entendues.
  • Parlez des répercussions du patriarcat sur les hommes : les hommes souffrent aussi directement et indirectement du patriarcat et du sexisme, alors n’hésitons pas à en parler !

Pour conclure,  les femmes rencontrent davantage d’obstacles que les hommes dans le monde de la tech (oui, les chiffres le montrent) ! La sous-représentation des femmes dans le numérique est une régression sociétale qui fait perdurer les inégalités. Travailler dans la tech, c’est rencontrer de nombreux projets et technologies différentes. Rencontrons également des personnes avec des manières de travailler et de penser différentes. Faisons le choix d’inclure des femmes, qu’elles se sentent à leur place et souhaitent surtout y rester. 

Vous remarquerez que beaucoup de valeurs qui émanent de l’esprit craft ont été cités : écoute, humilité, apprentissage, partage et pragmatisme. Crafter·euse·s, nous nous concentrons sur l’enseignement et à l’apprentissage que ce soit au sein de notre communauté ou de nos clients. Façonnons une culture inclusive qui vivra et se propagera dans notre entreprise. Si nous remanions tout le temps notre code pour le bien du produit, remanions aussi notre façon de penser et de voir les choses pour le bien commun.

Références : 

 ¹ Joe Young, 2021, Vehicle choice, crash differences help explain greater injury risks for women, https://www.iihs.org/news/detail/vehicle-choice-crash-differences-help-explain-greater-injury-risks-for-women

² Joe Hadfiled, 2021, Study: Deciding by consensus can compensate for group gender imbalances, https://news.byu.edu/news/study-deciding-consensus-can-compensate-group-gender-imbalances

³ Elizabeth Sommers, Sandra Lawrence, 1992, Women’s ways of talking in teacher-directed and student-directed peer response group, https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/089858989290018R

⁴ Isabelle Collet, 2019, Les oubliées du numérique, Le Passeur Editeur,  https://www.le-passeur-editeur.com/les-livres/essais/les-oubli%C3%A9es-du-num%C3%A9rique/

⁵ Linda Babcock, Brenda Peyser, Lise Vesterlund, Laurie Weingart, 2022, The No Club: Putting a Stop to Women’s Dead-End Work, https://www.thenoclub.com/

⁶ Ellyn Shook, Julie Sweet, 2019, Getting to equal 2019: Creating a culture that drives innovation, https://www.accenture.com/_acnmedia/thought-leadership-assets/pdf/accenture-equality-equals-innovation-gender-equality-research-report-iwd-2019.pdf

Pour aller plus loin : 

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