La Statue de la Liberté, une source d’inspiration ! #ArcheoAgile

Le passé porte en lui les germes du présent alors, une fois n’est pas coutume, sur ces pages plus habituées à vous parler de présent ou d’avenir, je vais vous entretenir d’histoire…

Nous sommes des nains sur des épaules de géants…
Bernard de Chartres, XIIe siècle

Voici quelques années, alors que je donnais une formation sur les bases de l’Agile, un employé d’un grand groupe d’assurance me prit à part et me dit : “vous savez, c’est comme ça qu’on fonctionnait voici 40 ans… mais le groupe a grossi depuis, on a mis des process”.  Et si cela remontait bien plus loin ?

Les notions que nous autres agilistes manipulons au quotidien, nous avons tendance à les dater des années 70 pour les plus anciennes et principalement des années 90/2000. C’est ainsi que nous nous référons régulièrement au Manifeste Agile (2001), à Lean Startup d’Eric Ries (2007), à l’eXtreme Programming (1999), à Scrum (1996) pour ne citer qu’eux.

Ces références, fortement ancrées dans la révolution numérique de ce dernier demi-siècle font la part belle à l’informatique, coeur de nos métiers, mais nous laissent souvent démunis pour passer nos idées auprès des métiers… Trop pressés d’aller chercher outre Atlantique nos sources d’inspiration, nous en oublions de regarder à nos pieds, chez nos aïeux, leurs exploits, leurs apprentissages.

Les racines de ce nuage que nous nommons Agilité sont à chercher non pas dans les années 70 dans les usines Toyota mais bien plus loin en arrière dans notre vieux monde. Alors sans nous faire remonter aux origines du monde, arrêtons nous le temps de cet article en octobre 1886 sur l’île aux huîtres au large de New Amsterdam ou Manhattan, du nom des indiens qui peuplaient ces terres. Octobre 1886 donc, la Statue de la Liberté est inaugurée au large de New York, consacrant 20 années de réflexions, désirs et de labeur… Et, si l’on sait regarder, humer le sens du vent, on y découvre des prémisses de ce qu’on nomme aujourd’hui Agile, Lean et même User eXperience !

Cette statue, dessinée par le français Auguste Bartholdi (qui nous valut aussi le Lion de Belfort) débute son histoire en 1865 lors d’un dîner mondain. Dès le début, interdiction est faite d’y faire participer financièrement comme organisationnellement les États, elle est et doit rester un cadeau du peuple français au peuple américain ! Et c’est bien là que commencent les difficultés d’Édouard de Laboulaye, le concepteur du projet : en l’absence d’État, pas de budget, pas d’organisation verticale habituée à commander pour un projet d’ampleur comme celui-là, les difficultés sont prévisibles…

Début 1871, Auguste Bartholdi prend la direction artistique du projet épaulé par Eugène Viollet-le-Duc pour l’ingénierie (on parle d’un colosse de 46 mètres en cuivre sujet depuis 140 ans à de violentes tempêtes). Une première levée de fonds est entreprise à New-York et échoue. Il va falloir se passer des riches investisseurs et miser sur le peuple pour lancer la construction de la statue.

Absence de fonds suffisants, une statue estimée à 500 000 francs or, défi technique et technologique sans précédent, un engouement national à susciter… Cette situation va forcer les créateurs à innover, à expérimenter, à décider et va les entraîner sans le savoir sur les pentes de ce qu’aujourd’hui nous appellerions le Lean-Agile avec certes un peu d’avance sur le reste du monde !

Think Big, Start Small, Deliver Quickly !

Reste donc à réunir les sommes et surmonter les nombreux challenges. Des ébauches sont réalisées, quelques essais en plâtre sculptés (du wireframe au PoC, nous n’avons rien inventé). Pour économiser les quelques sous à disposition, sculpteur, architecte et concepteur s’accordent sur l’usage de plaques de cuivre bon marché sculptées selon la technique du repoussé en déformant les plaques chauffée avec un maillet (la frugalité, déjà au coeur). Cette décision technique et économique sauvera la statue quelques années plus tard… mais n’allons pas trop vite !

Face aux défis financiers, techniques et technologiques, une stratégie novatrice est mise en oeuvre :

CONSTRUIRE AU PLUS VITE, APPRENDRE DES ESSAIS ET
CONTINUER D’EMMAGASINER DES FONDS EN PARALLÈLE !

Car deux grandes dates approchent et nos bâtisseurs comptent bien en profiter au maximum pour galvaniser les foules et leur soutirer en passant quelque monnaie pour finir la construction de cette merveille !

C’est ainsi qu’en 1876, lors du centenaire de l’indépendance américaine célébrée à Philadelphie, nos trois comparses présentent fièrement au peuple américain la torche de la liberté. Résumant à elle seule  la philosophie de cette statue, cette première étape s’apparente à ce que nous appelons désormais un MVP (Minimum Viable Product) soit une version intermédiaire mais qui se suffit à elle même de l’oeuvre finale. Décision a donc été prise de focaliser les maigres budgets et l’énergie des hommes sur cette pièce centrale de plusieurs mètres de haut.

Cette stratégie s’avère payante, se focalisant sur la valeur symbolique, le succès est au rendez-vous et des milliers de badauds se massent pour grimper dessus ou se faire prendre en photographie moyennant quelques cents. Sont également vendus des marque-pages représentant des gravures de la statue. Outre cette manne financière bienvenue, la décision de présenter la torche de la Liberté à Philadelphie a permis aussi de valider au plus vite la technique de construction ainsi que l’ensemble de la logistique, de la construction à Paris 17e, à l’envoi par bateau, jusqu’au montage. Enfin c’est lors de cet événement et face à l’engouement du public que l’idée de rendre cette grande dame visitable germe dans l’esprit de Bartholdi… Vaste programme !

Faisons une petite pause dans ce récit et récapitulons les parallèles de cette expérience avec nos concepts modernes. En l’espace de 5 années, se focalisant sur la valeur et les risques, Bartholdi et son équipe auront validé la faisabilité technique, l’appétence du public, identifié une source de financement, découvert de nouvelles opportunités ! Mais reprenons le cours de cette histoire…

Test & Learn

L’année 1878 approche à grand pas et avec elle l’exposition Universelle de Paris !

Des centaines des millions de visiteurs sont attendus (plus de 16 millions dans les faits), l’occasion est immanquable ! Alors, avec les fonds engrangés après ce premier succès, nos comparses ont choisi de focaliser leurs efforts sur la tête de la statue et de la rendre visitable ! Cette fois-ci, on a vu les choses en grand et c’est l’ensemble des fonds manquants qu’on tentera de rassembler lors de cet événement planétaire… Au menu, visites payantes de la tête couronnée, opéra dédicacé par Charles Gounod au tout jeune Opéra Garnier, gravures, médailles, statuettes (tout le merchandising moderne y passe, Disney n’a rien inventé). Le projet de statue est célébré en grande pompe par le tout Paris !

Les finances sont au vert et les difficultés techniques un lointain passé, c’est ainsi que s’ouvre l’année 1879 pour les concepteurs de ce projet grandiose. Les choses vont malheureusement se gâter rapidement : Viollet-le-Duc meurt et emporte avec lui les plans de la structure interne de la statue ! Aucun plan précis n’existe qui permettrait de continuer sans lui… Bartholdi se voit alors poussé à demander de l’aide à un architecte dijonnais aux pensées révolutionnaires pour l’époque : Gustave Eiffel !

Welcome Change and Adapt

L’arrivée d’Eiffel fait l’effet d’une bombe dans la compagnie, le désormais illustre bâtisseur n’est pas encore le maître qu’on reconnaît aujourd’hui. Sitôt arrivé, il considère la voie suivie par son prédécesseur comme risquée et d’un autre temps. Trop rigide, trop lourde, la structure esquissée par Viollet-le-Duc n’est pas à son avis adaptée à un estuaire à la météo rude et capricieuse ! Il en est convaincu, la grande Dame aura besoin de souplesse et non de rigidité pour faire face aux vents violents de la baie et lui permettre de danser et de se déformer sans se briser (agile vous disiez ?). Adepte du tout métal, il finit de convaincre Bartholdi de l’accompagner dans cette folie (pour l’époque) en mariant objectifs du concepteur et envies de l’architecte et en lui proposant une statue creuse, apte à accueillir les appareils de levage lui permettant d’être visitée (à la jonction entre objectif business, faisabilité technique et besoin consommateur, voilà où se niche la valeur d’un produit) !

Le 4 juillet 1884, après 5 années d’une collaboration fructueuse la grande Dame, alors montée pour l’occasion aux abords du Parc Monceau, est offerte par la nation française à sa soeur américaine et commence alors son démontage pour être transportée puis remontée à New York.

Et pendant ce temps-là que se passe-t-il en Amérique me direz-vous… Eh bien Pulitzer et ses amis s’échinent de même à rassembler les sommes nécessaires à la construction du piédestal ! Mais c’est là  une autre histoire…

Refermons donc ici ce petit chapitre d’histoire récente et gardons à l’esprit ses analogies avec certaines pensées, méthodes, techniques prônées par l’Agile : face à un contexte complexe et qui les obligea à innover, nos trois concepteurs ont opté pour une approche itérative et incrémentale, validant au plus tôt l’appétence du public et la faisabilité technique. Innovant dans bien des domaines, de la levée de fond aux solutions architecturales, leurs décisions frugales leur ont permis d’avancer rapidement tout en maintenant une marge de manoeuvre salutaire pour s’adapter aux aléas du sort.

LE SAVIEZ-VOUS ? Pour les plus parisien•ne•s d’entre vous, il existe 7 répliques miniatures de la fameuse statue réparties dans Paris, sauriez-vous les trouver ?

LE SAVIEZ-VOUS ? Mécontent de la position de la torche, Bartholdi la fera déplacer d’un mètre lors de son remontage à New York sans en aviser Eiffel… Afin de compenser les efforts provoqués par ce déplacement il fera ajouter un étai d’acier sur la structure initiale qui perdurera jusqu’à la restauration en 1984 et sera à l’origine d’une déformation de la statue corrigée depuis… N’est pas architecte qui veut (à chacun son rôle et ses responsabilités) !

EN SAVOIR PLUS… Vous aimez ce genre d’articles avec fond historique ? Alors allez regarder cette vidéo sur la construction de l’Empire States Building : https://www.infoq.com/presentations/tyranny-of-plan/

Un commentaire sur “La Statue de la Liberté, une source d’inspiration ! #ArcheoAgile”

  • Super article merci :)
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