Agile et dépendances : à propos des problèmes de dépendances entre projets

Un des objectifs principaux des différentes approches agiles est de livrer de nouvelles fonctionnalités rapidement grâce à des itérations courtes.

Une des manières d’y parvenir est d’avoir une équipe avec un fort niveau d’autonomie, car les dépendances extérieures créent des risques de ralentissement, par exemple quand il faut attendre qu’un autre groupe fasse quelque chose dont on a besoin.

Il est possible d’avoir une équipe parfaitement indépendante, sur un projet isolé d’un système d’information (SI) ou dans un environnement parfaitement stabilisé, c’est-à-dire mature et qui n’évolue pas.

Dans un SI, ce n’est pas le cas de toutes les applications :souvent, ces dépendances existent avec des conséquences significatives sur le fonctionnement des projets.

Que peut-on faire, dans ces situations, pour travailler au mieux ou au moins ne pas avoir de mauvaises surprises ?

Un exemple

Une nouvelle fonctionnalité F1 du projet P1 nécessite une fonctionnalité F2 d’un projet P2 qui n’existe pas encore : un service manquant, une donnée incomplète …

Pour cela il faut faire une demande à P2, qui doit l’accepter, la réaliser et la mettre à disposition de P1.

Pour P2, réaliser F2 signifie aussi retarder le développement de fonctionnalités qui lui sont directement nécessaires.

Pour P2 il peut être difficile de mesurer de la priorité “réelle” de F1 — si tant est qu’une telle chose existe — et donc de prendre la bonne décision.

Cela mène typiquement à des phénomènes d’inversion de priorité où les optimisations globales (au niveau de l’entreprise) et locales (au niveau de chaque équipe) s’opposent.

Qu’est ce qui se passe quand ça se passe mal ?

Comme souvent, quand la gouvernance officielle n’est pas satisfaisante, c’est l’informalité qui prend la main.

Comme disait Ian Malcolm dans Jurassic Park, « life finds a way« .Cela ne veut pas dire que des vélociraptors vont attaquer votre SI, mais la situation ne sera quand même pas enviable.

Tout d’abord, la priorisation sera arbitrée par des jeux de pouvoir et des rapports de force, qui font que certains projets obtiendront ce qu’ils demandent, et pas les autres.

Ensuite, les projets qui ne parviennent pas à leurs fins de manière directe essaieront de faire au mieux avec les moyens disponibles.

Par exemple : demander les données aux projets qui sont en mesure de les fournir rapidement, même s’il ne s’agit pas de sources officielles ou des sources les mieux adaptées au projet.

On peut par exemple tenter de récupérer des données opérationnelles depuis un data lake, alors qu’il n’est pas prévu pour cela.

Le problème n’est pas une question de principe (“il ne faut pas le faire car c’est interdit”), mais que si un certain cas d’usage n’a pas été pris en compte dans la mise en place d’un outil, mettre en place ce cas d’usage sans analyse d’impact présente toujours des risques.

Cela aura souvent des effets secondaires qui dégraderont la qualité de votre SI comme des dépendances cachées qui ne se verront que lorsque les modèles évolueront, ou des risques sur la qualité des données.

Quel rapport avec l’agile ?

Ce phénomène se produit sur tous les projets, en agile comme en cascade, mais l’agile est particulièrement concerné pour deux raisons.

D’une part, avec les dépendances, il devient difficile d’avoir des cycles de développement courts et à durée prévisible alors qu’ils sont primordiaux pour tirer bénéfice des pratiques agiles : les dépendances font plus mal en agile car on a moins le temps d’attendre.

Une « transformation agile » qui ne prend pas en compte ce type de problème prend le risque de s’enliser voire de décrédibiliser l’agile.

Ensuite, en donnant plus de place aux POs dans la prise de décision par rapport à des structures de gouvernance plus formelles, j’ai l’impression que l’agile a supprimé une boucle de rétroaction qui permettait aux différents projets de pouvoir être entendus et donc de pouvoir se synchroniser.

Par exemple, les comités de suivis mensuels fournissent un cadre permettant à des parties prenantes en dehors du projet — par exemple les équipes aval en attente d’évolutions — de s’exprimer pour remonter leurs besoins, et des responsables hiérarchiques peuvent procéder aux arbitrages nécessaires.En permettant des décisions locales plus rapides, la nouvelle organisation est avantageuse la plupart du temps, mais elle peut rendre plus difficile aux voix extérieures de se faire entendre.

Les systèmes de gouvernance agile comme SAFe, qui savent organiser la gestion des dépendances entre projets, ne sont qu’une réponse partielle.En effet, ils couvrent efficacement les ensembles de projets pré-identifiés comme ayant des dépendances fortes mais moins bien les cas de dépendances entre projets plus éloignés dans l’organisation, ou de besoins qui apparaissent dans la vie des projets et qui n’étaient pas anticipés : dans ce cas il faudrait en théorie attendre le prochain PI Planning, possiblement dans 2 ou 3 mois.

L’objectif n’est pas d’aller vers une gouvernance plus structurée, mais de trouver comment faire au mieux en gardant une organisation légère.

Finalement, la mode de réduire au maximum la taille des équipes projets, par exemple dans les approches microservices, augmente le nombre d’équipes à coordonner.Le pire étant les demandes en cascade du type “moi A j’ai besoin d’un truc de B, mais pour ça B a besoin d’un truc de C, donc je dois aller négocier avec C accompagné de B et ensuite assurer la coordination du chantier de manière régulière”.

Que faire ?

Il suffit de faire en sorte que tous les projets soient indépendants les uns des autres.

Non, je blague.

Il suffit de passer tous les projets en agile, et de faire en sorte que tous les PO soient capables de prendre en point à point des décisions maximisant l’optimum global.

Non, je blague encore.

Je pense qu’il n’y a pas de recette magique : c’est un problème inévitable quand on a un SI d’une certaine complexité, mais des pratiques peuvent aider.

Ce que vous pouvez faire dépend de votre position vis à vis des demandes d’évolutions :

  • du côté du groupe qui demande une évolution
  • du côté du groupe qui est en charge de fournir cette évolution
  • du côté de la DSI qui veut faciliter les choses et piloter le système

Côté demandeur

Voici ce que vous pouvez faire si vous êtes du côté des projets demandeurs :

  1. Connaître votre système pour pouvoir prédire les besoins qui vont solliciter une dépendance avec une précision acceptable : cela évite les mauvaises surprises.
  2. Être capable d’avoir rapidement un ordre de grandeur du temps qui serait nécessaire pour une évolution extérieure.Cela nécessite de connaître les interlocuteurs et/ou d’avoir de l’expérience sur l’existant : pouvez-vous obtenir un chiffrage, s’agit-il d’un type de demande récurrent sur lequel vous avez de l’expérience …Le chiffre sera probablement dépendant de la taille du besoin et de la personne à qui vous adressez la demande.Cela vous permet de faire des arbitrages (est-ce-qu’on laisse tomber si c’est trop long ?) et de mieux planifier.

Le premier point nécessite que les POs aient une certaine connaissance du périmètre du système sur lequel ils ou elles travaillent,par exemple grosso-modo quelles sont les données dont le système dispose et/ou de défricher les sujets en amont avec les personnes qui développent.

Sans aller jusqu’à parler de cartographie fonctionnelle, disposer d’une représentation lisible des données du système peut être ici bien utile.

Côté fournisseur

Le mieux côté fournisseur est d’avoir de la disponibilité pour les demandes des projets,sous forme de temps disponible et de souplesse dans le planning.

Cela peut même être une partie essentielle de votre activité, par exemple si votre périmètre correspond à une activité de référentiel.

Si les priorités ne permettent pas de réaliser les demandes extérieures dans des délais courts,essayer au moins de répondre rapidement aux questions de planning pour donner de la visibilité pour permettre aux projet demandeurs de s’organiser, et d’expliquer vos choix.

Si l’organisation ne vous permet pas d’arbitrer les priorités vous-même, tout ce que vous pouvez faire est d’essayer de faciliter la prise de décision, par exemple en fournissant des estimations.

Côté DSI

La DSI peut faire de nombreuses choses dans ce domaine, du plus simple au plus difficile :

  1. Suivre les demandes d’évolutions transverses pour être capable d’évaluer l’importance du sujet : est-ce-qu’il arrive souvent, à quels endroits dans le SI … ?
  2. Faire en sorte que des services existants déjà exposés soient désignés et exposés de manière à être facilement utilisables par les autres applications (mais sans tomber dans le surdesign : la réutilisabilité est toujours difficile à anticiper) ;
  3. Influer sur la gouvernance pour faire en sorte que les projets puissent obtenir rapidement des arbitrages : la priorisation des sujets n’est pas forcément dans le périmètre de la DSI, mais elle peut aider à ce que les décisions soient prises ;
  4. Faciliter le développement des nouvelles demandes sur les parties qui ne sont pas dans le périmètre des projets, par exemple la capacité à fournir des environnements de test pendant les phases de mise au point ;
  5. Mettre en avant les besoins de migration et de décommissionnement pour qu’ils soient pris en compte, car fournir une nouvelle version N+1 d’un service, cela veut dire une version supplémentaire à maintenir jusqu’à ce que les consommateurs des versions précédentes N, N-1 … décident de se mettre à jour ;
  6. Essayer de piloter la décentralisation des projets / données / services pour limiter le nombre d’interlocuteurs à contacter (et éviter les demandes en cascades comme vu plus haut). Un peu de centralisation sur les données de référence en les structurant dans des référentiels permet par exemple de faciliter les choses.

Le dernier point est primordial : il faut que vos projets soient adaptés à votre capacité à faire des choix et à les mettre en œuvre.

Bien entendu, il n’est pas possible de mener de front tous ces chantiers mais il faut prioriser ceux qui sont les mieux adaptés à votre contexte et aux moyens disponibles.

Côté demandeur

Pour les développements inter-projets d’une certaine taille, le processus d’arbitrage doit reposer sur l’entité qui dirige le projet — celle qu’on appelle souvent “le métier” — car c’est elle qui a la connaissance et la légitimité pour le faire.

Cela signifie qu’elle doit s’approprier ce sujet, et trouver une manière de le traiter.

Pour les demandes de taille réduite qui ne portent pas à conséquence sur les plannings, les décisions peuvent être déléguées aux projets.Cela permet de cantonner le coût des décisions tout en limitant l’impact des erreurs.

Mais pour les adhérences de plus grande taille, cela ne fonctionne pas.

Dans le cas idéal, les différents domaines impliqués ont l’habitude de travailler ensemble, et sauront prioriser les demandes d’une manière qui soit acceptable aux différentes parties prenantes.En principe, si deux projets dépendants de deux domaines différents ont à travailler ensemble, c’est parce que les domaines correspondants ont des liens.

Dans le cas contraire, cela peut signifier que différentes branches doivent apprendre à travailler ensemble pour des raisons d’IT, alors qu’elles n’ont que rarement à le faire par ailleurs.

Par expérience, cet apprentissage est souvent difficile, en particulier lorsqu’une des branches a plus d’intérêt que les autres à cette “collaboration”.

C’est par exemple le cas lorsque le marketing a besoin de données de l’ensemble du SI pour alimenter son CRM ou sa BI, alors que les autres branches n’en tirent qu’un bénéfice indirect.

Ce type de dépendance doit être identifié lors du cadrage d’un projet et la question doit être traitée avant de lancer les développements, surtout si le niveau de dépendance est important.Un outil comme la cartographie des chaînes de valeur peut vous y aider.

Il ne s’agit pas seulement de prioriser les tâches déjà identifiées dans les calendriers des différents projets, mais aussi de définir des modalités d’arbitrage efficace (qui peut décider de quoi dans quelles instances ?) pour les situations non encore prévues.L’objectif est d’éviter de solliciter l’avis de la direction générale chaque fois qu’il faut ajouter un champ d’une donnée dans un service.

Si on juge que les réponses ne sont pas compatibles avec les contraintes existantes comme le planning prévisionnel du projet, il peut être nécessaire de recadrer les projets.

En conclusion

Rappelez-vous que la vitesse d’évolution d’un système est limitée par le composant qui bouge le moins vite.Dans mon expérience, c’est souvent la gestion des dépendances qui est en cause.

Ayez le courage de mesurer vos TTM réels, c’est à dire ceux qui prennent en compte toute la chaîne de dépendance et pas seulement les développements propres à chaque projet.

Ensuite vous pourrez commencer à traiter le problème de dépendance qui est le plus douloureux pour vous, en vous inspirant des idées de l’article.

Le mieux, à court et moyen terme, est d’adapter vos projets à votre organisation, quitte à renoncer à certains projets ou à certaines approches, car l’inverse ne fonctionnera pas.

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