Un opérateur télécom doit-il être autre chose qu’un tuyau ?

Quel « business model » pour les opérateurs de télécommunications grand public ? Orange, Bouygues Télécom et SFR se veulent fournisseurs de services, voire de contenus, et donc ne veulent pas être de simples fournisseurs de tuyaux. La 4G, les « pure players » internet, les nouveaux usages, les réglementations de l’Arcep et autres remettent en cause cette vision. Ce billet est l’occasion de partager quelques réflexions autour de cette question : quel « business model » pour les opérateurs grand public ?

Prenons d’abord les précautions d’usage: il ne reflète que nos opinions personnelles et pas celles de notre employeur.

4G = tout IP

Les nouveaux réseaux 4G seront des réseaux full IP. Même la voix n’est plus qu’un service parmi d’autres, construits sur la stack IP, qui a décidément bien réussi à enterrer les protocoles de la téléphonie traditionnelle… Cela tend à simplifier l’architecture réseaux des opérateurs : plus de MSC par exemple. Quel est l’impact de ce changement de protocole ? Les opérateurs n’auront plus la maîtrise de certains services. Quelques exemples : iCloud qui remplace les SMS, Viber ou Skype qui remplace le téléphone.

L’opérateur mobile devient donc un opérateur IP. Or le business model des opérateurs IP (des entreprises inconnues du grand public), est différent des opérateurs grand public : il est entièrement orienté tuyau : pas ou très peu de services à valeur ajoutée, facturation à la bande passante ou au volume de donnée transporté… Les seuls services que vendent ces opérateurs sont des services « techniques » de communication : hosting, routage… Rien qui puisse intéresser le grand public ni faire la différence entre deux offres, si ce n’est la qualité du réseau en terme de couverture et de débit.

Les services

Nous sommes toujours surpris quand nous découvrons les interfaces web offertes par les opérateurs pour consulter sa messagerie @mon_opérateur.fr. Quel retard face à Gmail, Windows Live, ou Yahoo ! Ce genre de service n’est pas, et, pour nous, ne sera jamais le « core business » d’un opérateur. De plus, un opérateur ne pourra pas concurrencer les « pure players » sur ce terrain. Un exemple : une offre de vidéo à la demande. Certes la proximité du réseau va avantager l’opérateur en termes de performances. Mais en termes de fonctionnalité et de catalogue, un acteur spécialisé s’en sortira mieux qu’un opérateur, puisqu’il ne fait que ça. Par ailleurs, la réglementation de l’Arcep permet, en France, de changer facilement d’opérateur. Du coup, pourquoi choisir un service lié à un opérateur, plutôt qu’un autre, indépendant de l’opérateur, multi-device et donc accessible sur un téléphone Android, sur un iPad ou sur son ordinateur ? A ce titre, certains opérateurs ont des partenariats (deezer, canalplus) et proposent ces services dans leurs catalogues. Ce service n’est cependant pas lié à l’opérateur.

D’un autre côté, ayant le contrôle du réseau, les opérateurs sont capables d’offrir de meilleurs performances à certains fournisseurs de services ou de garantir des performances à leurs utilisateurs. L’utilisation de tels systèmes peut, dans certains cas, porter atteinte à la neutralité du réseau. Un exemple : Orange propose un abonnement Deezer. Depuis un portable Orange, la QoS (Quality Of Service) vers Deezer devrait donc être meilleure que vers Spotify ou autre (soit dit en passant, le problème se pose déjà sur l’ADSL, ou certains opérateurs limitaient le débit vers certains services : au hasard feu MegaUpload, ou à un certain moment, DailyMotion). Pour un opérateur télécom, fournir un service et assurer la neutralité du réseau est donc un exercice difficile, voire impossible : favoriser le service que l’on vend sans défavoriser les concurrents de ce service…

Y a-t-il des services qui seraient vraiment plus efficaces proposés par un opérateur, plutôt que par un tiers sur Internet ? Personnellement, pour un usage grand public, nous n’en voyons pas, du moins en full-IP comme sur la 4G. Même la TV devrait pouvoir passer normalement sur de la 4G, de la même façon que sur Internet. Et si les opérateurs proposent des services avec de meilleures performances, on revient au problème évoqué ci-dessus sur la neutralité du réseau. Les services sur lesquels les opérateurs devraient garder la main sont des services « bas niveau », très liés au réseau : géolocalisation, authentification, identification, paiement… Ces services sont des briques sur lesquels les fournisseurs de services de plus haut niveau pourront s’appuyer pour améliorer leur offre.

Relation client

Les opérateurs actuels gèrent la relation client. Ils peuvent utiliser cette position pour leur fournir des services à valeur ajoutée. Il est néanmoins probable que cet avantage se réduise. Apple et Google gèrent aussi des clients, via IOS et iTunes, Android et GoogleApps. Facebook et Twitter aussi. La part de ces acteurs « nouveaux » va s’amplifier, au détriment des opérateurs, car la valeur de leur marque est souvent plus puissante que celle des opérateurs pour attirer les clients à utiliser leur service. Un exemple, la messagerie visuelle de l’iPhone : c’est Apple qui a imposé aux opérateurs la façon de travailler. Un autre exemple : on assiste souvent à des débats sans fin iPhone versus Android. Rarement à des débats Orange versus SFR versus Bouyges Telecom. Ce choix-là ne se faisant généralement plus que sur le prix, ou la qualité du réseau.

Dans ce nouveau modèle économique que l’OCDE désigne comme modèle de la « connectivité sponsorisée », la relation entre le client et le fournisseur d’accès n’existe pas, la relation client étant portée par le prestataire de service. Cette transformation a déjà eu lieu pour Tomtom Live services ou Kindle Amazon, l’utilisateur n’a pas d’abonnement à un opérateur et ne sait pas quel est l’opérateur utilisé. L’opérateur télécom devient fournisseur d’infrastructure, et le fournisseur de service ou de terminal électronique (désigné comme « device subscriber ») package l’accès au réseau dans son produit. Il est intéressant de constater qu’en seulement 1 an, chez AT&T, le nombre d’abonnement lié aux « device subscribers » a plus que doublé en passant de 3,3 Millions à 7,8 millions soit environ 9% du total de leur souscriptions d’abonnement mobiles .

Conclusion

Que va-t-il se passer ? Le plus probable est que, hélas, nous assistions à la fin de la neutralité des réseaux. Pour compenser les coûts induits par la toujours plus grande consommation de bande passante, les opérateurs vont probablement vendre des services sans maintenir l’équité de entre fournisseurs. Le bras de fer entre les opérateurs et les défenseurs de la neutralité est en cours… Une neutralité maintenue et revendiquée pourrait alors devenir un argument commercial.

Un autre scénario est que les opérateurs recentrent leur business model autour du modèle fournisseur de tuyau, voir fournisseur de tuyau ++ (avec les services / API de bas niveau évoqué ci-dessus). Cela leur permettrait de réduire leur coûts en terme de complexité d’offre, de marketing, de développement de services, et de se recentrer sur leur « core business », le réseau. Egalement de se positionner les uns par rapport aux autres sur le plus important : la qualité de l’accès réseau.