Des rituels pour changer

Un double paradoxe

Le titre de ce billet est doublement paradoxal. Le terme de « rituel » lui-même surprend en milieu professionnel. Souvent associé à un contexte religieux, il appartient au registre de l’anthropologue et pas du professionnel ou du consultant en entreprise. Qui plus est, il est associé plutôt à des actions répétées dans un ordre fixe et immuable, et pas au changement

Pourquoi alors ce terme apparait-il, notamment mais pas seulement dans l’Agile?

Il est un fait que nous prenons de plus en plus des postures proches de l’anthropologue ou du sociologue: nous essayons de maîtriser des produits logiciels de plus en plus complexes en appréhendant la dynamique du groupe qui leur donne vie. Et nous sommes donc amener à utiliser le vocabulaire du sociologue qui étudie ce type de dynamiques

A la deuxième objection, je réponds que le rituel, « séquence d’actions stéréotypées, chargées de signification et organisées dans le temps » (source: Wikipedia), a dans sa fixité réellement un rôle à jouer dans un contexte de changement.

Mais lequel?

Le rituel rassure

Par la répétition et la prévisibilité, il rassure. Il établit un cadre familier qui permet de compenser l’insécurité intrinsèque au contexte de changement, il me porte. Le familier permet d’affronter la nouveauté – comme le cadre familier de la cabine du voilier permet au marin de mieux affronter les tempêtes et rivages nouveaux lors de son voyage. Le rituel rassure également parce qu’il a une efficacité visible. Je sens déjà, ou au moins je peux anticiper le résultat qu’il va produire.

Dans une rétrospective, je suis guidé par le formalisme de l’exercice, mis au point par d’autres avant moi. Je rentre ainsi dans un cadre au début surprenant, puis familier, qui me permet de sortir du quotidien et d’envisager le changement plus facilement.

Le rituel enseigne

Le rituel de changement est également une pédagogie du chemin vers le mieux. Il me fait vivre des situations « chargées de signification » qui enseignent à mon corps et à mon intellect par la pratique et la répétition. A chaque retour du rituel, je renouvelle et enrichis ma compréhension dans ce même cadre familier et je suis de plus en plus capable de vivre et participer au changement.

Le cadre de la rétrospective est un enseignement sur une relation entre êtres humains qui permet le respect malgré les différences, la coopération malgré les désaccords. Vivre ce cadre qui permet de cheminer ensemble est un enseignement qui peut éclairer aussi le reste de ma vie.

Le rituel ancre le changement

Le rituel permet d’ancrer le changement. Il jalonne le temps et permet de constater le changement, de le mesurer. Il permet de le situer dans le temps, entre le long et le court terme. Il lui donne ainsi le souffle qui me permet d’éviter de me perdre en chemin – je dispose de repères, sûrs puisqu’ils sont automatiques, « organisés dans le temps », sans effort important puisque « séquence d’actions stéréotypées ». Chaque jalon me permet d’envisager le suivant et de m’y projeter – de faire ainsi le lien entre le long terme de la vision et le court terme de l’action immédiate.

De rétrospective en rétrospective, régulièrement, je constate les changements effectués et j’envisage les suivants. Le formalisme guide mon moyen terme et donne un appui à ma volonté de changement pour lui permettre d’être efficace: il me place pour un temps hors du court terme pour me faire vivre et penser dans le moyen terme du changement.

Le rituel forme l’équipe

Le rituel aide également à constituer une équipe. Il s’agit d’une expérience vécue en groupe, qui se renouvelle. S’il joue son rôle et accompagne le changement, il crée une expérience positive de difficulté surmontée en groupe. Il aide ainsi à transformer un groupe en équipe – ce qui donne à son tour plus de chance au changement.

J’assiste à la rétrospective régulièrement avec les mêmes participants, unis autour d’un même objectif. Je vis les tentatives, difficultés, actions, échecs dans ce groupe, qui peu à peu forme une équipe de changement, et apprend à changer ensemble.

En conclusion…

Vivre un rituel en groupe amène à en parler, parce qu’ils sont un élément très visible de la dynamique d’un groupe. Or en tant que membres d’une équipe, parler de nos rituels, c’est faire une communication à propos de notre communication, en y intégrant une observation du groupe, et donc un travail sur le groupe. Nous reconnaissons ainsi que la dynamique de l’équipe est également un élément sur lequel nous pouvons et devons travailler pour améliorer nos résultats, un élément que nous devons maîtriser – en plus des sujets liés directement à nos produits logiciels.

(à suivre…)

1 commentaire pour “Des rituels pour changer”

  1. Pour dire les choses simplement, il faut toujours aller dans un joli restau quand on dispense des formations… ;)

    ou encore:
     »
    Depuis les études menées par le folkloriste Arnold Van Gennep ou encore par l’anthropologue Victor Turner, l’on sait que la plupart des rites fonctionnent selon un schéma séquentiel et interviennent à des moments disruptifs et transitoires de l’existence (naissance, puberté, mariage, mort…), raison pour laquelle les notions de seuil, de passage et de liminalité y sont essentielles. Ils réalisent de manière symbolique un « avant » et un « après », ou bien préfèrent consacrer la séparation entre ceux qui ont vécu le rituel, et ceux qui ne le vivront jamais, comme l’a montré Pierre Bourdieu dans son article intitulé « Les rites comme actes d’institution ».

    (…)

    Rappelons-le, le cadrage – concept largement développé par les membres de l’école de Palo Alto, Gregory Bateson et Paul Watzlawick notamment –, est l’ensemble des interactions qui structurent et constituent un contexte de référence global (ce dernier comprenant les relations entre les acteurs en présence et la ponctuation des séquences qu’ils établissent entre eux, les codes sociaux utilisés, l’environnement spécifique dans lequel s’inscrit un événement, etc.). De cette trame découle une situation de communication, qui s’accompagne d’un certain nombre d’interprétations, de représentations et de conduites humaines. Tous ces paramètres forment des schèmes, à partir desquels les éléments, insignifiants lorsqu’ils sont considérés isolément, prennent un sens. Le terme de cadrage n’est d’ailleurs pas sans rappeler la terminologie photographique et cinématographique, et indique clairement que ces schèmes équivalent à des angles de vue particuliers, dont la nature a des implications sur perception que l’on a d’une scène, d’un sujet ou d’un objet. Erving Goffman, l’un des pères fondateurs de l’interactionnisme symbolique, étudia lui aussi ces « cadres » dans lesquels se déroule toute expérience, et qui peuvent se superposer à d’autres cadres, créant ainsi différents degrés de cadrage. Dans Frame analysis, il distingue entre les « cadres primaires » (« naturels » ou « sociaux ») et « les cadres transformés » (par « modalisation » ou par « fabrication »). A savoir que les cadres transformés par modalisation, c’est-à-dire par un processus de transcription qui change l’interprétation d’une situation, ou plutôt le sens que celle-ci avait dans un cadre primaire, sont limités par des indices spatiaux et temporels. La cérémonie, par exemple, qui peut être de nature rituelle, est l’une des cinq catégories de modalisation recensées par Goffman.

    (…)

    Une conversion progressive par des processus communicationnels
    Ce qu’il est important de saisir, c’est que l’opération de recadrage s’inscrit dans une problématique du changement. A ce propos, Alex Mucchielli, spécialiste des approches constructivistes, précise : « Recadrer, pour Watzlawick, c’est donc redéfinir la situation ou passer à une méta-vue de la situation dans le but de changer le sens des rapports entre les acteurs. La notion de « recadrage » est ainsi fondamentale pour toutes les études sur le changement de comportement. Pour modifier une conduite il s’agit essentiellement de modifier le système dans lequel la conduite est mise en œuvre car, dans le contexte modifié, la conduite en question prend un autre sens qui n’apparaît plus alors comme pertinent à l’acteur ». La manipulation des contextes change donc la perception des acteurs et les représentations qu’ils se forgent de la réalité. Partant, c’est la façon d’agir des sujets qui s’en trouve modifiée.
    Si les notions de cadrage / recadrage sont essentielles à la communication, il en est une autre qui n’est pas moins importante et qui demeure étroitement liée à la première : à savoir la notion de processus. Alex Mucchielli déclare qu’ « un processus est une transformation qui ajoute de la valeur ». S’appuyant sur les recherches de Jean-Louis Le Moigne, il rappelle également qu’un processus « est toujours défini par son exercice et son résultat. Il y a processus lorsqu’il y a, au fil du temps, modification de la position et de la forme d’un phénomène dans un référentiel. ». Et de conclure : « S’interroger sur les « processus de la communication », c’est ce demander ce qui se transforme – pour que le sens prenne corps ou évolue – lorsqu’une communication a lieu ».
     »

    [extrait de: Etude sémiotique d’une communication fondée sur la contextualisation et les processus : du rôle des représentations symboliques et pratiques rituelles de la franc-maçonnerie ]

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