Big Bang Blockchain – Compte rendu de la conférence du 14 janvier

Le 14 janvier 2016 se tenait à l’ESCP la conférence “Big Bang Blockchain : la nouvelle révolution numérique”. Cet événement a regroupé des intervenants d’horizons divers et avait pour objectif d’explorer les cas d’usage de la blockchain. Il a permis de mettre en lumière un point essentiel : si cette approche technologique se généralise, elle sera à l’origine d’un bouleversement sociétal considérable.

Nous vous proposons, ici, un condensé des messages que nous avons retenus. Pour une lecture plus claire, nous avons accompagné la plupart des résumés de notre avis sur la question.

Keynote d’introduction

bbb-gilles-babinetGilles Babinet, Digital Champion pour la France à la Commission Européenne

  • Blockchain aura un impact équivalent à l’émergence de TCP/IP
  • Actuellement, nous sommes dans une ère hypercapitaliste où les revenus du travail et ceux du capital sont déséquilibrés.
  • En permettant de certifier les transactions, blockchain permettra la suppression des plateformes qui prélèvent de la richesse (ex. Uber, Airbnb)
  • Blockchain permettra d’horizontaliser le monde (limiter les niveaux hiérarchiques)

Table ronde : vers la fin des banques ?

bbb-table-rondeDavid François – CTO de Paymium, Philippe HERLIN – Economiste, Jean-Yves ROSSI, Président de Canton Consulting, Etienne TATUR, COO de Moneytis

1 – Quelles opportunités pour les banques ?

Selon les intervenants la blockchain présente plus de dangers que d’opportunités :

  • La décentralisation va permettre à un grand nombre de petits acteurs de se lancer.
  • La blockchain désintermédie les banques et rend leur rôle de garant obsolète.
  • Ce danger est augmenté par l’ouverture du marché des paiements en vigueur depuis 2009.
  • La blockchain offre des réponses à des problèmes non résolus par les banques (exemple : gestion de la fraude, traçabilité) et demandés par le régulateur
  • S’il devenait possible de prêter en bitcoins, la position de rente de la banque serait menacée.

2 – Les banques peuvent-elles utiliser la blockchain sans adopter Bitcoin ?

  • Le principal challenge technique porte sur le nombre de transactions traités par seconde sur la blockchain Bitcoin. Ce nombre est très faible en comparaison à des réseaux tels que VISA. Des solutions techniques sont à trouver.
  • En revanche, le recours à des blockchains privées présente un intérêt fort car elles peuvent permettre d’implémenter des approches distribuées à moindre coût.

3 – Quels sont les enjeux majeurs en termes de technologie, de processus et de réglementation ?

  • Les blockchains peuvent être jugées comme fiables dans la mesure ou elles sont Open Source, donc auditables.
  • Elles pourraient être une opportunité de reconstruire la banque ex-nihilo.
  • Elles apparaissent comme une solution au problème de la fraude.
  • Cette approche induit un changement culturel fort, difficile à aborder.
  • Son adoption au sein des établissements passera par une phase d’expérimentation.

OctoSmart_PosNotre avis : cette table ronde a beaucoup tourné autour de la blockchain Bitcoin, probablement en raison de la nature du panel. Selon nous, les autres approches et initiatives (Ethereum, par exemple) auraient mérité d’être mentionnées dans ces discussions car elles offrent des opportunités de construction d’écosystèmes interbancaires. Cela souligne bien la difficulté à faire émerger la blockchain en tant que technologie : il faut pouvoir s’affranchir de la première expérimentation qu’est Bitcoin.

Les applications prometteuses des smart contracts

bbb-cellabzNicolas Loubet, CEO de Cellabz

  • Ethererum peut être considéré comme un ordinateur mondial appartenant à l’ensemble de la communauté.
  • Il permet la mise en oeuvre de Decentralized Autonomous Organizations (DAO) dont les règles sont matérialisées par les smart contracts.
  • Slock.it est un exemple pertinent d’utilisation de la blockchain Ethereum : il s’agit d’une solution de cadenas connectés adossée à un système de location P2P.

Pour aller plus loin, le livre blanc “Blockchain and Beyond” de Cellabz est disponible au téléchargement.

OctoSmart_PosNotre avis : la comparaison d’Ethereum avec un grand ordinateur mondial est bien trouvée. On entend souvent dire que la blockchain est une “base de donnée mondiale”, on voit bien ce qu’ajoute Ethereum à cela : le CPU ou la possibilité de stocker et exécuter des traitements.

La notion de DAO est aussi fondamentale pour comprendre comment les développeurs de ces technologies voient la société de demain : une société entièrement automatisée via des smart contracts.

Réinventer la French Tech avec la blockchain

Pierre-Alexis CIAVALDINI, Etudiant école 42 & CEO Résance

  • La blockchain permettrait un “paiement à l’exécution” où le miner exécute un programme lorsqu’un utilisateur le demande et le paye pour ça. Ainsi, il serait possible de se passer de la publicité qui reste à ce jour le moteur économique du web. La prise en compte de ce procédé engendra la notion de BOP : “Blockchain Oriented Programming”.
  • Le projet Makernet.org utilise la blockchain comme support de traçabilité de la propriété intellectuelle dans l’écosystème makers / fab labs.
  • Vision proposée :
    • La conception des produits est open source et réalisée à l’échelle mondiale.
    • La production est effectuée localement au sein de fab labs.
    • La blockchain permet de certifier l’origine de la conception et permet à l’ensemble des acteurs de la chaîne de disposer du juste niveau de rémunération pour la production d’un bien.

OctoSmart_PosNotre avis : Bien que l’intervention ait commencé plutôt lentement, Pierre-Alexis a déroulé sa vision du monde de demain. Sa présentation d’un monde “sans pub” est très intéressante mais peut être challengée. La blockchain peut donner une autre dimension à tout ce qui est open source en traçant les contributions et surtout automatiser les rétributions (même si la question du calcul de répartition sera forcément épineuse…).

Les enjeux de la mobilité et la blockchain

bbb-welkaimWilliam El-Kaim, La fabrique des mobilités

  • La blockchain peut être utilisée pour mettre en œuvre des communautés auto-organisées.
  • Ces plateformes coopératives peuvent être utiles pour organiser les transports à l’échelle locale (co-voiturage, par exemple).
  • LaZooz (Israel) est un bon exemple d’implémentation de cette approche.

La blockchain et l’avenir du travail

bbb-backfeedPhilippe Honigman, Backfeed.cc

  • Plusieurs éléments laissent à penser que l’entreprise sous sa forme actuelle est vouée à la disparition :
    • La structure managériale pyramidale est remise en cause (entreprise libérée…).
    • La notion de coopération se développe au détriment de celle de compétition (exemple : open source).
    • Le nombre d’emplois individuels a augmenté ces dernières années de façon considérable.
  • La blockchain peut être un support de développement des nouveaux modèles d’activité :
    • Pour l’individu : elle garantit la permanence, l’intégrité et l’intéropérabilité de ses actifs et de sa réputation.
    • Pour l’organisation : elle garantit la transparence et la résilience des mécanismes de distribution de valeur et de gouvernance.

OctoSmart_PosNotre avis : Philippe est revenu en détail sur la notion de DCO “Organisation Collaborative Décentralisée”, qui est peu ou prou la même chose que DAO “Decentralized Autonomous Organization” avec en plus une notion de collaboration dans sa gouvernance, c’est là où il fait le lien avec les entreprises libérées.

Cette vision est intéressante car il permet de voir autre chose qu’une société automatisée totalement déshumanisée. La différence entre DCO et DAO montre qu’on peut décider de mettre la notion de collaboration dans ces contrats et ces organisations.

La place de l’état dans la blockchain

bbb-yves-moreauYves Moreau, Professeur à l’université de Leuven (Belgique)

  • Avec l’avènement de la blockchain, être développeur c’est avoir une grande responsabilité dans l’évolution du monde.
  • 2 idées phares :
    • Code is law : si la blockchain fait autorité alors, on considère que les smart contracts matérialisent la loi.
    • Architecture is politics : dans la mesure où la blockchain représente l’autorité, tout choix d’architecture directement lié à la blockchain ou à un programme en interaction est un acte politique.

OctoSmart_PosNotre avis : ce talk est à relier au précédent. L’automatisation de la gouvernance via la blockchain va avoir un impact fort sur la société et notamment sur le rôle de l’État. Par conséquent, le rôle du développeur est fondamental car tout ce qu’il écrit peut avoir des conséquences sur la société de demain. (Au passage, si vous voulez un plus long talk qui parle de la responsabilité de chacun, allez lire et voir Mike Monteiro « How Designers Destroyed the World ou la responsabilité du designer UX« , vous pouvez changez “designer” par votre profession).

Blockchain : décentralisation et démocratie

bbb-stratumnFrançois Dorléans, Stratumn

  • Le vote est une transaction critique qui peut être sécurisée par la blockchain.
  • Le modèle “off-chain” propose une approche à mi-chemin entre centralisé et décentralisé :
    • Un système centralisé stocke les données d’une transaction.
    • La blockchain stocke des clés cryptographiques qui attestent de la validité de ce qui est stocké au sein du système centralisé (en cas d’audit).
  • Cette approche permet de compenser les temps de traitements longs au sein de la blockchain tout en gardant le bénéfice “confiance”.

OctoSmart_PosNotre avis : François a rappelé les possibilités de mécanismes “off-chain” qui permettent en théorie de contourner les limites actuelles d’une technologie comme la blockchain Bitcoin. Cette approche est intéressante quand on voit les problèmes qu’a la communauté Bitcoin à augmenter la taille des blocs.

Il aborde aussi le vote, usage souvent évoqué de la blockchain, mais n’a pas parlé de la problématique d’anonymisation du vote. Donc on voit bien ce qu’apporte la blockchain dans le cadre d’un vote ouvert (traçabilité, non-répudiation…), est-ce qu’on peut avoir les mêmes bénéfices dans un vote fermé ?

Conclusion

bbb-primaveraPrimavera de Filippi, chercheuse au CNRS et Harvard

  • La blockchain est un protocole “trustless”. Elle nécessite la construction d’une couche de confiance pour favoriser l’adoption.
  • Or, la loi actuelle n’est pas adaptée à la blockchain et toute tentative de régulation conduirait à la disparition de cette dernière.
  • Dans la mesure où la blockchain est un outil de gouvernance, le smart contract fait office de loi.
  • La blockchain va-t-elle permettre de réduire les inégalités ou va-t-elle les renforcer ?
  • Tout dépendra de l’éthique des développeurs…

OctoSmart_PosNotre avis : Primavera ajoute aux thèmes évoqués la question fondamentale de la gouvernance du système lui-même.

Un cas pratique : si un développeur écrit un programme dont l’action est illicite. Qui est responsable ? L’auteur du code, la personne qui l’active, les miners qui font tourner le programme ? Si on considère qu’il faut punir son auteur, comment le retrouver dans un système de pseudonymat ? Et dans le cas où on le retrouve, il est impossible de retirer le programme lui-même ou d’empêcher son exécution.

Pour finir

Cette conférence fut très intéressante et on en retient notamment les enjeux de société induits par la blockchain :

  • Les organisation décentralisés et autonomes
  • Les modèles économiques
  • Le rôle des états et des régulations
  • La gouvernance de ces systèmes

Par ailleurs, la communauté Bitcoin vient de prendre une non-décision concernant l’augmentation de la taille du bloc. Ceci pourrait mettre en péril la monnaie Bitcoin. Si cela ne remet pas en cause la technologie blockchain, cela souligne l’importance et la difficulté de la gouvernance dans un système distribué (pour aller plus loin : « The resolution of the Bitcoin experiment« ).

Internet a longtemps été vu comme une zone libre et plus ou moins égalitaire. On a vu que c’était faux et qu’Internet était, en réalité, contrôlé par des entités centrales : états et multinationales. On assiste aujourd’hui au même bouillonnement et enthousiasme autour de cette nouvelle zone libre qu’est la blockchain. Vera-t-on l’histoire se répéter ou assisterons-nous à une transformation profonde de nos sociétés ? Difficile à savoir. Nous pouvons être des acteurs de cette histoire.


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