Banque: la bataille des agrégateurs

Avoir une vue unique de l’ensemble de ses comptes et de ses placements financiers quelle que soit la banque du client, telle est la promesse des agrégateurs. Sur le marché américain ils existent depuis déjà plus de 15 ans avec Yodlee créé en 2000 (aujourd’hui revendu à Envestnet) et Mint lancé en 2007 (propriété d’Intuit).

En France, depuis 2011, Bankin et Linxo occupent largement le terrain, mais le chemin à parcourir reste long.

Les agrégateurs face aux banques

Depuis leur apparition sur le marché, interdire les pratiques de webscraping des agrégateurs est devenu le voeu (pieux?) de toutes les banques.

En effet, actuellement, beaucoup d’agrégateurs fonctionnent en utilisant des pratiques de webscrapping, c’est à dire que l’utilisateur partage son identifiant et son mot de passe avec l’application d’agrégation, qui va ensuite se connecter sur le site de la banque du client et prendre les données nécessaires. L’application peut du coup accéder à l’intégralité des données bancaires du client et pourrait potentiellement dépasser les droits de stricte lecture.  Le client n’a donc aucune maitrise, ni visibilité sur les données utilisées et le périmètre de leur utilisation. Nous sommes donc d’accord, le webscraping ne constitue pas de bonnes pratiques pour les clients.

Cependant, la responsabilité et l’image de la banque est également engagée dans le cadre de ces pratiques. D’un côté, en cas de problèmes de sécurité le client se retournera de toutes façons contre sa banque, d’autant plus que dans le cas d’une opération frauduleuse retracer la responsabilité des uns ou des autres pourrait s’avérer compliqué. De l’autre, les clients sont de plus en plus appétents à utiliser des services financiers en provenance d’acteurs non bancaires et interdire ces pratiques, c’est donc aussi aller à l’encontre de la volonté du client et générer des frustrations qui peuvent impacter l’image de la banque. Tout le monde gagnerait donc à utiliser des API (standardisées!!!) que les banques auraient mises en place, en attendant on reste plutôt dans des modes de fonctionnement plus ou moins tolérés entre les deux types d’acteurs.

Aux Etats-Unis, la bataille entre les banques et les agrégateurs par presse interposée bat son plein. En novembre 2015, comme le relatent le Wall Street journal et American Banker, les agrégateurs historiques accusent les plus grandes banques de leur bloquer l’accès aux comptes, ce qui a été démenti par celles-ci. Tandis que face aux agrégateurs les banques affichent l’argument de la menace de la sécurité, elles sont surtout confrontées à des pics de connexion élevés sur leurs sites respectifs, de plus en plus problématiques à gérer et dont les agrégateurs pourraient être responsables. Enfin, au débat se mêlent les utilisateurs finaux, en rappelant aux banques qu’elles non plus ne sont pas propriétaires des données de leurs clients et que si ces derniers estiment nécéssaire de les partager, ils en ont le droit. Ce qui va d’ailleurs dans le sens des enjeux autour de la prochaine mise en place de la portablitié des données bancaires.

Le succès des agrégateurs est dans tous les cas indéniable. Mint a multiplié le nombre de ses utilisateurs par 6 sur les 5 dernières années avec 20 millions de clients. Yodlee, quant à lui,  compte plus de 45 millions de clients et se vante d’avoir un avantage compétitif sur le marché, car 75% des accès se feraient via des développements en collaboration avec le banques entre autres en s’appuyant sur OAuth pour la délégation d’autorisation.

Du changement dans l’air

Après avoir longtemps rejeté le modèle, aujourd’hui l’idée de l’agrégation commence à faire son chemin parmi les institutions financières.

En 2016, Swiss Life lance la FinBox, un agrégateur qui permet d’avoir une vision globale de son patrimoine financier en consolidant l’intégralité de ses comptes en banque, assurance‐vie, placements, épargne salariale de tous ses établissements financiers. L’approche utilisée pour construire le produit est assez maline et mérite d’être félicitée, la FinBox est en effet le fruit d’une FintTech indépendante CrossQuantum, née d’une Joint Venture entre Budget Insight et Swiss Life.

L’objectif annoncé est très clair et ne s’arrête pas à l’agrégation de compte, l’idée est bien de proposer un meilleur conseil au client. La finalité de la démarche, qui s’adresse aux jeunes cadres aisés multibancarisés, est clairement d’accompagner le client dans la gestion de son patrimoine financier. L’ambition de la FinBox est d’enrichir son offre d’un robo-advisor. L’outil global s’adresse à la fois aux clients utilisateurs de l’application, mais permettra aussi d’équiper les CGPI en outils adaptés au monde digital.

En 2016 également, la Maif annonce le lancement de Nestor, un agrégateur qui lui permettrait de mettre un pied sur le secteur bancaire sans même posséder de comptes. Comme Fortunéo avant eux, la MAIF utilise la solution en marque blanche de Linxo. La stratégie pour MAIF est de miser sur sa notoriété de  marque afin de se positionner comme acteur à part entière de la relation bancaire sur un marché qui devrait devenir de plus en plus concurrentiel suite à la mise en place de la DSP2. Nestor a vocation à porter de grandes ambitions du groupe: « la MAIF est convaincue que la Néo banque va progressivement s’imposer comme une nouvelle alternative face aux banques traditionnelles et aux banques en ligne ».

Pourquoi changer?

L’amorce du changement vient d’une réalisation (tardive) que le partage des données est inévitable, mais aussi qu’au final cela représente des avantages pour la banque de récupérer de la donnée de la concurrence. L’agrégateur devient pratiquement un pré-requis pour construire une vision 360 de son client afin de pouvoir proposer le conseil le plus adapté.

C’est la tendance qu’on voit d’ailleurs se développer du côté des robo-advisor, qui proposent du conseil automatisé sur la base d’algorithmes avancés. Pour eux,  l’association avec des outils de gestion de finances personnelles prend tout son sens, comme le proposent déjà des acteurs tels que iQuantifi ou encore Advizr. En effet, cela permet de proposer un plan financier individuel à long terme avec une composante de coaching financier, qui se rapprocherait du facteur humain manquant tant pour les simples offres de robo-advisors. Fidelity, par exemple, fin 2014  s’est rapproché de Learnvest, une plateforme de coaching et d’éducation financière, elle même rachetée en 2015 par Northwestern Mutual, une compagnie d’assurance.

La bonne idée: anticiper DSP2

La grande nouveauté apportée par la DSP 2 c’est le fait que les banques vont être dans l’obligation de donner accès aux données des comptes des clients à des acteurs tiers.

D’un point de vue stratégique, un agrégateur développé en interne, n’empêchera en aucun cas le développement des FinTech, il pourra simplement permettre de capter et fidéliser une certaine partie de la clientèle. D’autant plus que les acteurs tiers auront toujours plus de souplesse pour proposer sur la base de ces agrégateurs un service à valeur ajoutée, notamment en donnant à leur tour accès à des applications tierces.  Tandis que les banques pour de nombreuses raisons (réglementaires, organisationnelles, sécurité…)  mettront beaucoup plus de temps à tirer parti de la donnée agrégée et construire un service à valeur ajoutée.

En revanche, l’une des conséquence directes de cette réglementation réside surtout dans la désintermédiation de la relation client. Les acteurs dans le secteur des services financiers vont se multiplier et la relation avec le client final sera donc portée par ces nouveaux acteurs au détriment de la banque. On peut ne serait ce que citer le cas de Nestor de MAIF qui s’inscrit clairement dans cette tendance.

Par conséquent, préparer l’avenir c’est envisager de nouveaux modes de relation client:

  • Via un agrégateur interne ou partenaire: ce qui permettra de garder contact avec une certaine partie des clients et améliorer sa capacité de conseil. L’agrégateur devra d’ailleurs certainement dépasser les simples fonctionnalités de vues « multibanques » pour pouvoir atteindre cet objectif. (ex: coupler avec un robo-advisor, optimisation fiscale…)
  • Via du conseil « anonymisé »: si les acteurs tiers se développenet et dépossèdent les banques de la relation client,  l’enjeu est aussi de garder le lien avec l’utilisateur final qui préférera utiliser ces services. On verra se développer notamment des modes de communication indirects (notifications, publicités, mails…) avec des clients que la banque ne connait pas,  identifiés uniquement via un jeu de données qui les caractérisent.
L’agrégateur n’est donc pas une finalité en soi, mais bien un moyen pour faire évoluer le métier de conseiller bancaire. Un moyen, qui n’est d’ailleurs pas suffisant pour répondre aux enjeux de la multiplication probable des acteurs non bancaires suite à la mise en place de la DSP2.